Le vol de l'âne par le seigneur Dozzi [Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie]

Publié le 4 décembre 2025 Thématiques: Âne , Argent , Humour , Noblesse , Pari , Paysan , Vol ,

Piazza Santa Trinita
Piazza Santa Trinita. Source Freepenguin, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Leland, Charles Godfrey / Legends of Florence: Collected from the People, Volume 2 (1896) (3 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Piazza di Santa Trinita / Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie

Quand on habite une ville, il est doux, en certains lieux, de se rappeler les vieilles légendes, ou même les historiettes les plus modestes attachées au quartier : chaque association leur donne un charme. Telle est l’histoire qui suit, tirée d’un vieux livre de facéties, et qui me revient toujours à l’esprit quand je passe par l’étroite et toujours bondée Porta Rossa, qui débouche de la via Tornabuoni, en face de la colonne de la Trinità. Ce n’est pas une traduction littérale.


« Autrefois, à l’époque des costumes étranges, des plats bizarres, des toquades et des fredaines plus communes — ou plus nobles — qu’aujourd’hui, il se trouvait quantité de gentilshommes, jeunes et même vieux, qui faisaient profession di far burle — de monter des tours et d’inventer des plaisanteries ; et quand l’un d’eux réussissait un bon coup, toute la ville en sonnait comme cloches et en faisait la grande nouvelle du jour. Ah ! le monde était jeune, alors, et riait davantage.

Or, parmi ces gais compères, il y avait un jeune noble qui, un jour, appuyé avec des amis contre l’échoppe d’une boutique via Porta Rossa, vit débouler un grand paysan, rude et sec, les yeux écarquillés, avalant la rue en quatre enjambées, les pans de sa robe entre les jambes, traînant un âne qui devait galoper pour suivre — je gage que mon ancêtre (qui qu’il fût il y a quatre cents ans), en le voyant, s’était dit que ce serait un beau sujet de tableau.

— Je parie un souper pour nous tous, lança le jeune seigneur, que j’irai voler l’âne à ce paysan pendant qu’il file à toute allure.
— Impossible, répondit le signore Strozzi.
— Pas possible, ajouta le marquis Pozzi.
— Au-delà du possible, renchérit le comte Cozzi ; mais nous tenons le pari. (Cozzi, qu’on appelait entre nous Cozzone, le « dompteur de chevaux », acceptait toujours les paris in corso, « à la course ».)
— Marché conclu, s’écria Dozzi ; douze contre un. (Dozzi, c’était le jeune seigneur farceur.)

Le signore Dozzi partit à la poursuite du paysan. En chemin, d’un clin d’œil, il enrôla un galopin de rue qui comprit la situation et la besogne d’un seul coup d’œil — on en trouve encore de cette trempe à Florence, signore.

Quand le paysan, toujours braqué droit devant sans jamais regarder derrière, fut un instant bloqué par la foule, le signore Dozzi, d’un coup de poignard bien net, trancha la corde passée au cou de l’âne ; le garçon en saisit l’extrémité et se fit l’âne pendant deux minutes.

Le paysan continua, sans se douter du changement de bête. Le signore Dozzi, lui, enfourcha l’âne, fit demi-tour et revint en triomphe devant ses amis.

Bientôt, le garçon cessa d’être un âne — c’est-à-dire qu’il lâcha le licol — et fit aussi son vade retro. Le paysan, ne sentant plus de traction, se retourna… et constata qu’il avait perdu sa bête.

— Vous avez lu des Lamentations, signore ; mais celles de l’Ancien Testament et Rachel pleurant ses enfants, tout mis ensemble…
— Ajoutez celles de Sancho dans “Don Quichotte”, dis-je.
— Assurément, signore — s’il le faut. Eh bien, tous ces sanglots réunis n’étaient rien auprès de ceux de ce contadino quand il vit que son frère et compagnon s’en était allé. Il s’assit sur une marche, hurla, se lamenta, chanta des complaintes alla contadinesca à une foule compatissante, si bien que plusieurs en pleurèrent.

Mais lorsque enfin tous allaient partir chez le préfet pour obtenir justice ou vengeance, quelle stupeur de voir trottiner au milieu d’eux monseigneur Dozzi, juché sur l’animal retrouvé !

Ce fut une grande allégresse, et le seigneur, en donnant au paysan un fiorino, changea ses larmes en sourire. Puis, quand il raconte toute l’histoire à tous, une tempête d’applaudissements éclata ; et l’aventure vit encore dans la mémoire des gens.

Ainsi le seigneur gagna son pari,
Et le paysan empocha son or ;
Et voilà comme on s’ébaudissait
Au bon vieux temps d’antan. »


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