Un recueil de contes florentins d’autrefois serait presque incomplet s’il n’y figurait pas une histoire de barbier, tant ce personnage tenait de place en ce temps-là. Non seulement on se rasait et se coiffait plus qu’aujourd’hui, mais, dans cet âge grégaire, on allait chez le barbier pour s’y faire faire la barbe, y parler des nouvelles pendant qu’un client touchait du luth — toujours tenu prêt pour ceux qui attendent —, et écouter le barbier lui-même discourir politique ou potins, en vrai Figaro. Depuis les jours fabuleux du roi Midas, le barbier est le type même du causant : il ne peut tenir sa langue.
C’est sans doute pour cela que le bienheureux saint Antonin de Florence († 1459), aujourd’hui enterré à San Marco, choisit un barbier comme sujet d’un petit miracle tout net. On rapporte qu’un saint contemporains dit un jour à une dame : « Ne vous glorifiez pas de ce que le Seigneur, après sa Résurrection, apparut d’abord à une femme ; il le fit pour que la nouvelle se répandît le plus vite. » On peut conjecturer que c’est la raison pour laquelle saint Antonin miracula le tonsor — tout comme on chauffe un onguent, afin qu’il s’étale plus promptement.
Quant au lieu précis, un folletto honnête me l’a indiqué, confirmé par le tirage de cartes de Maddalena et d’autres témoignages concordants : la boutique se trouvait piazza Trinità, près du palais Feroni, au centre de tous les cancans de la ville, juste à côté de la colonne où les fées, chaque soir, discutaient tout le monde. La grande preuve, c’est qu’il y a toujours eu un barbier là, depuis les âges les plus anciens — en fait, j’y allais moi-même en 1846, ce qui fut, je crois, du temps de l’occupation lombarde, ou des Romains, ou des Étrusques, ou quelque chose d’approchant — bref, avant le gaz et les chemins de fer, ce qui revient au même. Donc, lecteur, si vous voulez confier votre chef précieux à un rasage doux ou une coupe légère, en écoutant un artiste de la vraie école de Figaro, allez-y, et, assis sur le siège, souvenez-vous que c’est dans ce bâtiment même qu’advint la merveille suivante.
« Saint Antonin débordait de charité pour son prochain. Or, il y eut en son temps une grande famine à Florence ; il donna aux pauvres de ses biens si largement qu’il se trouva lui-même privé de bien des choses nécessaires ; mais le Seigneur, en retour, lui montra comment ses offrandes avaient été reçues. Il y avait un barbier, maestro Pietro, qui le rasait ; un matin, le barbier dit au saint qu’il n’avait plus que trois pains, tout juste de quoi faire un déjeuner maigre pour les siens, et qu’en outre, un pauvre se tenait dehors en criant après du pain — avec force autres détails du même genre.
— “Donne-lui un pain”, dit Antonin solennellement. Le barbier obéit. Puis vint un autre, puis encore un autre pauvre ; sur l’ordre répété du saint, les deux pains restants passèrent entre les mains des quémandeurs. Maître Pietro regardait très tristement le dernier pain, car il n’avait pas un quattrino pour se bénir ni pour en racheter.
— “Et maintenant, Pietro, dit le saint — il n’était alors que archevêque — mets la table et apprête-toi, car je viens déjeuner chez toi.”
— “Hélas ! votre sainteté, s’écria Pietro, avec quoi donc dresser, puisque j’ai donné la dernière miette qu’il y avait à la maison ?”
— “N’importe, répondit le bienheureux Antonin, mets tout de même la table, mon fils ; le Seigneur pourvoira.”
Alors le barbier, résolu au moins à faire semblant, mais sans grand espoir, prit une assiette et alla vers le grand coffre qui lui servait autrefois de garde-manger ; il souleva le couvercle. Et voici qu’il le trouva plein à ras bord du plus blanc des pains, lequel, déclare la Vie du saint imprimée en 1557, avait été préparé par Dieu lui-même — pane candissimo da Dio preparato. On comprend qu’elle ajoute :
*“O felice barbiere, che si trovò a si fatto convitto !” *
“Ô heureux barbier qui se trouva à si beau festin !”
Il advint ensuite que ce barbier, ayant commencé comme auxiliaire de miracle, continua dans la branche. Quelque temps après, il se plaignit à l’archevêque que, la nuit, ses enfants étaient soulevés en l’air par une puissance surnaturelle et transportés de lieu en lieu. L’archevêque écrivit une prière sur parchemin et demanda au barbier s’il n’avait pas de recettes ; celui-ci répondit qu’il possédait un vieux manuscrit où l’on trouvait d’excellentes recettes pour mille choses — comme un dictionnaire.
— “Fais voir”, dit gravement le saint. Le livre fut apporté ; il le feuilleta.
— “Imprimis : ‘contre la fièvre tierce’ — très bien ; ‘contre la peste’ — parfait ; ‘contre le mal de dents’ — hum !” Et soudain : “Qu’avons-nous là à la fin ? ‘Comment faire la main de gloire des voleurs’ — ‘Comment évoquer les esprits Belial et Asmodée’ — ‘Comment marcher invisible à l’aide de Diane et Hérodiade’ — ‘Comment trouver des trésors avec le secours de Satan’. Beau livre que voilà, maestro Pietro ! Point étonnant que tes enfants soient ballottés comme des balles par les diables !”
— “Oh ! votre sainteté, balbutia le barbier effrayé, je n’ai jamais pris garde à ces sottises de la fin ; je croyais vraiment que ce n’était que niaiseries.”
— “Des sottises, vraiment ! reprit le saint. Tu vas voir de quelle sorte. Viens !”
Emportant le manuscrit impie, ils allèrent au couvent San Marco, où, devant de nombreux témoins, le saint brûla le livre. Or, avant de commencer, le temps était clair et splendide ; mais dès que le volume toucha le feu, il éclata un effroyable coup de tonnerre, un éclair aveuglant, puis une bourrasque furieuse et un ciel de minuit crevé d’averses : un ouragan surnaturel. Cela dura, à l’effroi de tous, tant que dura la combustion du livre ; mais sitôt le dernier feuillet consumé, l’orage cessa net, et tout redevint serein et clair ; un magnifique arc-en-ciel enferra Florence comme un fer à cheval céleste, promettant prospérité. Là se trouva peut-être la première suggestion que le fer à cheval porte chance, tel l’arc-en-ciel, parce qu’il en a la forme — tous deux ressemblant en outre à deux cornes, qui, comme on sait, sont un merveilleux symbole de paix, d’abondance, de fécondité et de bonheur. À propos, j’ai moi-même ramassé un fer à cheval il y a quelques jours ; mais comme c’était tout près du Castello del Diavolo de Sienne, j’ai mes doutes que la chose ne fût point diablement louche.
On est heureux d’apprendre par la chronique que, le livre ayant brûlé, toute sorcellerie diabolique cessa, et que les enfants ne furent plus transportés de lieu en lieu. »
(Conte que j’ai légèrement retouché — le lecteur peut mesurer combien, en consultant l’une ou l’autre des Vies du saint.)


