La légende des colonnes sarrasines du Baptistère Saint-Jean et du sorcier du Palazzo della Cavolaia [Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie]

Publié le 23 décembre 2025 Thématiques: Baguette magique , Bonne fée , Eglise , Fée , Mauvaise fée , Miroir , Mort , palais , Sorcellerie , Sorcier , Voir l'avenir ,

Le Battistero di San Giovanni et ses deux colonnes
Le Battistero di San Giovanni et ses deux colonnes. Source Wknight94, CC BY-SA 3.0 <http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/>, via Wikimedia Commons
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Source: Leland, Charles Godfrey / Legends of Florence: Collected from the People, Volume 2 (1896) (6 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Palazzo della Luna (Palazzo della Cavolaia) (disparu) / Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie
Lieu: Baptistère de Florence / Firenze / Città Metropolitana di Firenze / Italie

Tous ceux qui sont passés par Florence, guide Murray en main, ont lu que « de part et d’autre de l’entrée orientale du Battistero di San Giovanni se dressent deux fûts de porphyre rouge, offerts par les Pisans en 1117 ». D’autres versions ajoutent que les Florentins accordaient à ces colonnes un prix immense et qu’au moment d’un grand partage de butin entre Florence et Pise, ils les préférèrent à une forte somme d’argent, voire à quelque chose de bien plus précieux. Les Pisans, eux, s’en séparèrent à contrecœur et, pour les déprécier, les firent passer au feu. Tout cela paraît absurde… jusqu’à ce que l’on lise la suite.

J’en parlais à M. W. De Morgan, savant et artiste en céramique, qui m’indiqua un passage éclairant de la Chronique pisane de Gardo :
« En l’an 1016, les Pisans apportèrent les portes de bois qui sont dans le Duomo, et une petite colonne qui est sur la façade, au-dessus de la porte du Duomo. Il y a aussi à l’entrée principale deux colonnes d’environ deux brasses de long, rougeâtres, et l’on dit que quiconque les voit ce jour-là ne saurait être trahi. Et ces deux colonnes, si belles, avaient été enchantées par les Sarrasins : lorsqu’un vol avait été commis, le visage du voleur s’y reflétait. Après les avoir roussies, ils les envoyèrent à Florence, et dès lors elles perdirent leur pouvoir. D’où le dicton : Fiorentini ciechi — « Florentins aveugles ». »

On ajoutait volontiers : Pisani traditori — « Pisans traîtres ». Ces colonnes étaient en vérité des miroirs magiques, dont la vertu, acquise par des rites lors du polissage, fut perdue. Les passer au feu pour les « gâter » est d’ailleurs un non-sens : un peu de travail rendrait aujourd’hui encore leur poli. Ainsi les Pisans les sabotèrent par dépit, sans songer qu’elles resteraient mille ans comme monument de leur honte et preuve de leur perfidie. En ce monde, il est souvent plus honorable — et au bout du compte plus profitable — d’être dupé que de duper.

Il allait de soi que, parmi mes amies sorcières — chez qui chaque ruelle a sa magie et chaque angle sa revenante — je trouverais quelque histoire sur les Colonnes rouges de Saint-Jean. Je ne fus pas déçu : voici le récit, singulier et confus, que Maddalena me donna, et que je traduis aussi littéralement que possible.


« Jadis on les nommait Colonnes magiques, car les Fate — fées — les avaient ensorcelées d’un coup de baguette.

Quand une sorcière ou une fata mourait sans avoir désigné d’héritière, toutes les mauvaises sorcières et fate se rassemblaient en grand conseil, à minuit, dans les souterrains du Palazzo della Cavallaria. Elles avaient choisi ce lieu parce que ceux qui y vécurent furent immensément riches et d’une réputation fort mauvaise.

On y donnait d’éclatantes fêtes, fréquentées par les plus grands seigneurs et dames — et parmi eux, nombre de sorcières, mages et fate. Or, beaucoup de ces invités, une fois entrés, n’en ressortaient jamais : le palais était plein de pièges.

En face du palais habitait une jardinière veuve qui vendait tant de choux qu’on la surnommait La Cavolaia. Elle voyait entrer des gens qui ne reparaissaient point ; mais, chaque fois qu’elle voulait en parler, surgissait devant elle une silhouette au regard fixe, et sa voix se coupait. C’était l’esprit d’un ancien maître des lieux, archi-sorcier de son vivant.

Un jour, une bonne fata passa près du palais. Des chants et des sons la retinrent, comme ensorcelée. « Voilà de la magie, se dit-elle ; je veux savoir quelle société secrète se cache ici. » Elle alla trouver la Cavolaia, qui lui raconta les fêtes, la cohue de comtes, marquis, barons, ducs et pages, et comment beaucoup n’en sortaient jamais — mais, au moment de l’ajouter, un chat apparut, la fixa, et elle demeura muette.

La fata comprit alors qu’un grand sorcier, mort sans pouvoir transmettre son art ni son immense fortune, se vengeait en sacrifiant ceux qui franchissaient le seuil : le palais était enchanté. Qui entrait par une porte ne pouvait sortir que par la même ; mais l’intérieur tournait sur lui-même, imperceptiblement, si bien que l’invité, croyant gagner la rue par l’entrée initiale, tombait dans un oubliette (trabocchetto) et y mourait de faim. Ainsi, quand la fête finie chacun cherchait la porte, il se retrouvait à la cave, où se réunissaient les mauvais enchanteurs.

La bonne fata alla alors trouver la reine des fate et le chef des bons sorciers ; tous résolurent de tenir leur assemblée dans ce palais.

À minuit, elles vinrent chez la Cavolaia et lui dirent que, par ordre de la première colonne de Saint-Jean — la baguette magique de la reine des fate — elle devait avertir la justice afin que cesse un tel mal. Et d’ajouter :
« Par ordre de la seconde colonne, qui est la baguette du chef des sorciers, nous t’enjoignons de révéler les secrets du palais, car ces seigneurs ne peuvent plus endurer leurs tourments, et leur heure ne vient pas. »

Le lendemain, la Cavolaia demeura longtemps au lit et n’ouvrit sa boutique qu’à une heure tardive, ce qui étonna ses voisins. « Je ne suis pas malade, dit-elle, seulement… curieuse, comme toutes les femmes. Depuis longtemps je vois ce palais illuminé, j’entends musique et danses, je vois entrer les grands seigneurs, et beaucoup ne ressortent plus. Un chat ne me quitte pas, et, à minuit, il sort seul du palais jusqu’au matin. Venez ce soir : vous verrez. Et que la justice s’en mêle : trop de gens ont disparu à Florence. »

Parmi l’assistance se trouvaient des gardes. Prévenus, ils vinrent le soir, mais ne purent approcher : une mauvaise fata avait répandu une poudre qui les tenait à distance. Les officiers alors, déguisés en grands seigneurs, se présentèrent au portail : nul n’ouvrit. Sur quoi, la fée, sous forme de chat, leur montra le passage ; on pénétra, on arrêta tout le monde, on interdit toute sortie, on fouilla, et l’on trouva des oubliettes pleines de restes humains, certains encore tièdes. Les sorciers assassins furent saisis et condamnés, les prisonniers survivants délivrés — grâce à la Cavolaia, dont l’alerte avait permis d’arriver à temps. Chacun rentra ensuite chez soi en se promettant d’éviter pareils pièges.

On crut l’affaire close. Longtemps après, on loua le grand palais à des pauvres ; étant vaste, il accueillit de nombreuses familles. Les viveurs d’autrefois avaient fui, mais non les esprits : jusqu’à ce jour, ceux qui y demeurent entendent des bruits et voient d’étranges choses.

Les bonnes fées et sorcières se réunirent alors en conseil dans ce palais dit Cavolaia et firent comparaître le sorcier qui, sous l’apparence d’un chat, hantait les lieux. Il avoua avoir hérité du palais d’un ami, avec — sans le savoir — le legs de la sorcellerie. Pauvre auparavant, il avait dit au moribond : « Laisse-le-moi. » À ces mots, un grand fracas s’était fait entendre, l’ami avait sombré dans la terre, et l’héritier s’était découvert sorcier. Il y avait une clause : chaque jour il devait prendre une vie humaine, et quiconque hériterait de lui serait tenu de même.

Aussitôt, fées et sorcières se rendirent aux colonnes de San Giovanni, leurs baguettes magiques, qui brillaient alors comme des miroirs. Elles frappèrent l’une trois fois : elle devint miroir ; et ce qu’elles y virent leur servit de conseil. Dans ce verre apparaissaient figures d’hommes et de femmes, de fées, de sorcières, du diable même s’il le fallait, ou bien des inscriptions et réponses écrites.

Elles interrogèrent les colonnes sur le sort du sorcier condamné à tuer sans cesse et incapable de trouver quelqu’un pour recevoir son art. Il pensait l’imposer à une servante du palais pour se libérer. Sur l’éclat de la colonne se grava :
« Laissez-le la donner à cette femme,
qui deviendra des nôtres. »

Or la servante avait quitté la maison. Un jour le sorcier se présenta : « Hériteras-tu de moi ? » — « Oui », répondit-elle. Et cela suffisait : la voilà sorcière, mais de celles qui font le mal — quoique son cœur s’y refusât.

La veille de la Saint-Jean, elle attacha une image du saint à son chapeau, se plaça entre les deux colonnes et dit :
Ô saint Jean bienveillant !
Toi qui, devant ton église,
tiens deux colonnes dignes,
dont on sait le pouvoir pour le bien comme pour le mal,
ce sont deux baguettes magiques.
Les fées et les sorcières qui les commandent
ne sont pas du mauvais côté :
elles protègent les enfants,
détournent maints maléfices,
font tant de bien à tant de gens.
Mais elles n’ont pu me retirer
l’héritage maudit qu’il m’a laissé ;
fais qu’il lui soit rendu !

Elle résista ainsi de toutes ses forces. Alors survint un grand vent qui l’emporta loin ; elle se retrouva perchée dans un grand arbre, délivrée de la sorcellerie. Mais le sorcier, revenu à son point de départ, ôta par vengeance tout pouvoir aux colonnes ; depuis ce jour, leur vertu s’en est allée. »


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