Sur l'alpe gambade la plus jolie chevrette qu'on puisse rêver. Ce n'est point la chèvre de monsieur Seguin qui se battit toute la nuit avec le loup ; celle-là était grande et cornue, puisqu'elle se servit toute la nuit de ces avantages contre la bête cruelle ; non ! C'est une petite chevrette blanche, sans cornes, agile et mignonne. Grand-Mathieu, le chevrier, l'aime beaucoup sa petite chèvre, d'abord parce qu'elle lui appartient en propre, et ensuite parce qu'elle est la plus gracieuse du troupeau. Elle est née là, sur la montagne ; elle y a passé la saison à batifoler dans les fleurs et la rosée. Mais voici qu'aux premiers froids, le troupeau chevrotant descend dans la vallée. Le pâtre se plaît à regarder la petite tache blanche, au premier rang parmi les échines noires, mouvantes et serrées. La nuit tombe. Le village est encore bien loin, au fond du val.
Soudain, une grande bique noire s'arrête, tend le cou, cligne des yeux, absente, comme si elle voulait dire : « Je sens, là-haut sur ce rocher, un parfum délicieux de genièvre. » Puis, la voilà qui s'élance : deux bonds, une cabriole, elle est au sommet du roc.
« Holà ! oh ! crie le berger qui se lance à la poursuite de cette indépendante. Viens, Barbichette ! Viens ! » Il la saisit par les cornes et l'entraîne vers le reste du troupeau. Mais, la maudite bête, tête basse, un brin de lierre au coin du museau, refuse obstinément d'avancer. Enfin, un coup de bâton bien lancé la décide à rejoindre les autres chèvres qui, d'humeur folâtre, s'éparpillaient déjà sur les sentes embaumées de menthe et d'absinthe. Un son de trompe du chevrier reforme la troupe, qui recommence à dévaler tumultueusement le sentier raboteux.
« Ce n'est pas la chèvre blanche qui m'eût joué ce tour ! » bougonne Grand-Mathieu et il la cherche des yeux ; mais la nuit tombe... on ne distingue rien à une pareille distance.
La place du village. Il fait nuit. Un clair de lune magnifique joue parmi les croix du cimetière, au pied de la vieille chapelle. On n'entend que la fontaine qui murmure sa plainte monotone dans l'ombre, sous les tilleuls, au fond du carré. Très haut dans la montagne s'élève un vague murmure. Il grandit. On distingue des clochettes et une voix d'homme qui crie : « Holà ! » L'écho répète faiblement : « Là !... » Puis le bruit s'enfle ; on entend piétiner, chevroter, et subitement le cor du chevrier éclate en fanfares joyeuses. Une poussée... les chèvres se précipitent et débouchent en trombe. Tout le village est sur pied. Chaque propriétaire attrape sa bête par une corne, questionne le pâtre, par convenance, puis homme et bique, l'un tirant l'autre, regagnent la maison.
Le berger reste seul au milieu de la place. Jusqu'à présent, il a eu tant de nouvelles à donner et à apprendre, qu'il n'a pas pu s'occuper de sa chevrette. Il appelle : « Blanchette ! » Rien ne répond. « Peut-être, pense-t-il, aura-t-elle suivi quelqu'une des chèvres qui sont rentrées dans leur étable. » Il fait le tour du village, frappe à toutes les portes et pose partout la même question : « N'auriez-vous pas vu ma jolie chevrette ? » Partout le maître de céans, éveillé au milieu de doux rêves, lui répond avec humeur : « Non ! C'est pour cela que tu me déranges ? Va au diable, avec la jolie chèvre ! » « Sûr, se dit Grand-Matthieu, qu'elle s'est perdue quand j'ai couru après Barbichette ! Je vais remonter jusque là-haut, je la retrouverai sûrement. Une bête si mignonne ! Ce serait grand dommage de la perdre ! »
De son pas allongé de montagnard, il remonte le sentier. Voilà la roche où grimpa Barbichette. Grand-Mathieu crie : « Ohé ! Blanchette ! Ohé ! » Seul l'écho répond : « ... Hé ! ». Pendant de longues heures il erre dans les pâturages, et ne trouve toujours rien. Alors il désespère : « Elle est perdue, dit-il, ou morte au fond d'un ravin ! Il est trop lard pour redescendre : je vais passer le reste de la nuit au chalet de Belalp, qui est tout près d'ici ! Voilà deux fois que je fais la course aujourd'hui, je mérite bien un bon repos ! »
Au chalet, personne ; porte close. Le chevrier ne se gêne pas pour si peu : il connaît les habitudes du pays et le battant vermoulu cède bientôt sous sa pesée. Voici notre homme s'avançant dans l'obscurité ; il bat le briquet et allume un feu. Il se trouve dans une vaste pièce qui occupe tout le chalet ; le toit dont il aperçoit vaguement les solives enfumées sert de plafond.
Aux quatre parois de planches noircies sont plantées des chevilles de bois qui semblent attendre qu'on y accroche quelque chose. Sur l'une des faces la masse sombre de la cheminée, près de laquelle est le billot pour fendre le bois ; la hache du chalet est appuyée à cette souche fendillée et un grand couteau y est fiché ; dans un coin un tas de bûches de sapin, dans un autre, la caisse remplie de foin, sur lequel s'étale une couverture. Cela sert de lit.
« Tiens ! dit Grand-Mathieu, parlant à haute voix selon son habitude, les gens de Belalp ont déjà descendu au village la chaudière et les ustensiles de laiterie. Il est vrai que c'est le moment ! Un de ces jours ils reviendront sans doute chercher ce qu'ils ont laissé ! Enfin, ils m'ont cédé ce qu'il me faut : un lit ! » Monologuant ainsi, il ferme et consolide la porte, s'étend avec délices sur le foin parfumé, ramène sur lui la couverture, oublie la chèvre et s'endort profondément. On n'entend plus que le pétillement de la flamme.
Vers minuit, un bruit éveille en sursaut le chevrier. La porte, que pourtant il avait verrouillée, tourne lentement sur ses gonds. Sur le seuil apparaît un petit nain, barbu, dont les yeux, sous d'épais sourcils, clignotent comme des yeux de chouette. Sa tête, énorme en proportion du corps, est coiffée d'un bonnet auquel est piquée une plume de coq de bruyère. Une culotte courte laisse voir ses jambes cagneuses et velues. Il entre, et, à la stupéfaction de Grand-Mathieu complètement éveillé maintenant, la chevrette blanche, tirée par une cordelette, le suit docilement.
Le berger, ahuri, repousse la couverture et se dresse sur son séant. Il se demande anxieusement ce qui va lui advenir. Le « follaton », sans paraître le remarquer, jette quelques bûchettes dans le foyer où rougeoient encore des braises, attise le feu qui bientôt flambe gaiement et illumine la pièce entière.
« A ce coup, dit Grand-Mathieu, je suis perdu, il va me voir. » Mais non ; le lutin se saisit de la hache du chalet, s'approche de la chevrette immobile, comme fascinée par les yeux brillants du nain et la tue d'un seul coup, sans qu'elle ait fait un mouvement. La pauvre bête est dépouillée et dépecée fort proprement, au moyen du couteau dont le lutin se sert avec une habileté prodigieuse. Comme s'il était chez lui, très à son aise, il range à ses côtés les morceaux de ce qui fut la chèvre de Grand-Mathieu et les expose, un à un, à la flamme ardente. Une bonne odeur de rôli emplit la pièce et chatouille les narines du chevrier, qui se souvient qu'il n'a pas soupe et que la faim lui a creusé l'estomac. Au fur et à mesure que les morceaux sont à point, l'être étrange les dévore à belles dents. Quel appétit ! Tête, pieds, tout y a déjà passé sauf une cuisse, et quelle cuisse ! Dodue, dorée, la peau craquelée ; bref, une cuisse à faire venir l'eau à la bouche au plus blasé des gourmets. Soudain, le follaton se tourne vers Grand-Mathieu, ce gigot à la' main :
— En veux-tu, berger, je t'en offre ? Terrifié, l'autre ne répond pas.
— Dis, berger, en veux-tu. ?
Pas de réponse.
— Berger, en veux-tu ?
L'appétit du chevrier combat sa peur, vigoureusement et à grands cris. Il finit par remporter la victoire:
— Oui ! dit Grand-Mathieu — peu rassuré cependant — j'en veux!
— Eh bien ! prends ! dit le gnome qui présente au pâtre la cuisse alléchante. Celui-ci s'y taille un morceau pas bien gros, car il redoute du nain quelque maléfice. Il lui rend le reste qui est dévoré en un clin d'oeil et dont l'os est si bien rongé que dans aucun ossuaire on ne peut en trouver d'aussi polis.
Grand-Mathieu savoure cette viande exquise, et regrette de n'en avoir pas pris davantage. Il suit des yeux les mouvements du follalon qui, lui, a déjà fini son repas depuis longtemps. Le lutin rassemble les os en un tas qu'il recouvre de la peau saignante... Vlan ! un coup de pied au paquet, certaine parole magique commençant par : « Abragmtsch... et finissant par... tzbadagrani ! »... et la chevrette blanche se relève, vivante, aussi mignonne qu'auparavant. Le nain se met à tirer sur la cordelette : la chèvre le suit docilement. Tous deux sortent, sans que le gnome adresse un seul regard à Grand-Mathieu. Celui-ci reste encore longtemps à écouter ; puis, comme il n'entend plus rien, il se recouche et se rendort. Le feu meurt dans l'âtre.
Quand, le lendemain, Grand-Mathieu se réveille, il fait déjà jour. Il se frotte les yeux, s'élire, bâille, débarrasse ses cheveux du foin qui y est resté, s'étire encore une fois, et se lève.
Il monologue : « Quel souper ! Que c'était bon ! Je n'aurais jamais cru que ma chèvre eût tant de qualités !... Et plus de traces de rien ! Le feu est éteint !... Quelle aventure !... Mais... il me semble que j'entends du bruit à la porte... On a bêlé... Si je n'avais pas mangé ma chèvre cette nuit, je jurerais que c'est elle ! Enfin... allons voir ! »
Il ouvre la porte, et trouve sa Blanchette qui lui adresse toutes les marques de joie que peut exprimer une chèvre.
— Te voilà, Blanchette? Je croyais t'avoir revue et tuée, et dépecée, et rôtie et mangée ! Ce n'était donc qu'un rêve ? Viens ! Descendons au village où tu feras la connaissance de ton étable ! »
Et, sans plus tarder, Grand-Matthieu tire derrière lui la porte du chalet, s'empare de la corde, s'engage, suivi de sa chevrette, dans le sentier, et dégringole la courte (le raccourci).
« Comme tu te fais tirer, Blanchette ! Qu'as-tu ? Tu boites ? Laisse-moi voir ça ! »
Il s'agenouille près de sa bête ; il remarque : « C'est justement à la cuisse dont j'ai rêvé avoir mangé un morceau ! Et même... c'est cette bouchée qui manque ! J'ai bien fait d'avoir eu peur et de ne m'être taillé qu'une toute petite tranche ! Tu seras plus vite guérie, ma Blanchette... »
