La légende de Sainte Kummernis à Naters [Naters / Brig / Suisse]

Publié le 13 mai 2025 Thématiques: Amour non partagé , Croix , Crucifixion , Demande en mariage , Légende chrétienne , Mariage , Martyre , Mort , Noblesse , Sainte Wilgeforte , Saint | Sainte , Transformation ,

Sainte Kümmernis
Sainte Kümmernis. Source Unidentified painter, Public domain, via Wikimedia Commons
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Source: Solandieu / Légendes Valaisannes (1919) (5 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Eglise de Naters / Naters / Brig / Suisse

Naters ; le soir... Le soleil se couche. Les grands rochers, tout à l'heure flamboyants, sont dans l'ombre maintenant. Autour de la fontaine les jeunes filles bavardent et surveillent leur seau placé sous le goulot de bois.

— Je veux bien un mari, dit l'une qui poursuit la conversation commencée, mais je le veux à mon goût : blond, avec une petite moustache, de beaux yeux bleus et il me le faut bon danseur ; avec cela, doux, modeste et ne regardant pas trop les autres jeunesses ! Mais, toi, Kummernis, tu ne dis rien ? Parle, dis-nous comment tu voudrais ton fiancé ?

Kummernis, une belle jeune fille au profil de vierge, qui le bidon à la main attend son tour, répond tranquillement :
— Je le prendrai brave, honnête et bon chrétien.
— Même laid ?
— Même laid.
— Tu parles d'or, Chagrin, reprend une autre, mais je suis sûre que si notre seigneur de Naters te demandait en mariage, tu l'accepterais !
— Lui ! Encore moins qu'un autre ! C'est un brutal et un mauvais cœur ! Jamais il ne met les pieds à l'église et je l'ai vu l'autre jour frapper une vieille femme infirme qui ne se rangeait pas assez vite sur son passage ! Non, celui-là jamais !
— Voyons, ne te fâche pas, Chagrin, c'est pour rire.
— Je ne me fâche pas ; mais, tenez-vous le pour dit : Jamais je ne prendrai un mauvais chrétien, qu'il soit prince ou manant.

Et, saisissant son seau à présent plein, elle remonte chez elle. Quelques jours après... Les troupeaux partent pour l'alpage et toute la population les suit. Dans l'air frais du matin, les vaches, balançant leurs sonnailles, s'avancent suivies des moutons précédant les chèvres. Derrière, viennent les hommes, graves, la pipe à la bouche. Quelques'uns tiennent la longe d'un pacifique mulet qui porte le bissac où se trouvent d'un côté de tout petits enfants nullement étonnés de se trouver là, de l'autre côté, un ballot de provisions ou des ustensiles variés. Maintenant, mais presque nécessairement à pied, ce sont les femmes, n'interrompant leur conversation que pour moucher un des multiples moutards pendus à leur jupe. Enfin l'essaim babillard de la jeunesse, garçons et filles. De temps à autre fusent des bribes de phrases par-dessus le tintamarre :
— Pas mal le grand Klaus.
— J'aime mieux son cousin Louis.
— As-tu remarqué les cheveux de Jacqueline Inderfluh ?
— De toutes, c'est Kummemis la plus jolie.

Le dernier, rouge, essouflé, arrive le curé.

Tout ce monde grimpe dans les sapinières, s'arrête sous les mélèzes pour souffler, puis remonte toujours. On sort de la forêt, le ciel bleu apparaît, on est aux mayens de Belalp, proche le « long glacier ». Chacun se sépare et gagne son chalet.


Quel jour que ce dimanche ! La messe est finie. La chapelle, toute petite, éblouit par sa blancheur.

Une joyeuse animation règne dans les groupes. Les fifres, les hautbois et les tympanons s'accordent ; on danse devant le chalet du Gros Pierre. La coraule se forme : un garçon, une fille. Tout ce monde gai saute en cadence ; et les vieux tout autour rient de voir rire les jeunes et se trouvent tout rajeunis. La ronde tourne toujours. Un son de cor éclate. Tous s'arrêtent. Un homme entouré de gens d'armes s'avance. Il est monté sur un mulet splendidement harnaché. Ses habits sont d'une richesse magnifique.

— Y a bon, dit-il, on me semble bien joyeux ici. Faites place, je veux danser avec vous.

Le cercle s'ouvre, le sire danse ; mais la joie esl tombée et on tourne sans enthousiasme. Dans un coin un groupe de garçons n'est pas content :
— Qu'a-t-il à faire ici ? qu'il aille danser sur ses terres de la vallée de Viège !
— C'est de la concurrence déloyale !

Le noble danseur regarde sa voisine de droite et trouve qu'elle ferait bien, habillée richement, dans le château de Naters.
— Comment t'appelles-tu, fillette ?
— Kummernis. Et troublée, hors d'elle, elle fuit la ronde.


« Holà, valets ! Venez, ça, tenir ma bête que je me mette en selle ! Je pars ! Adieu, manants ! »

Et les paysans regardent à travers les mélèzes descendre le cortège.

L'automne est arrivé. Tout le monde est au village. Kummernis s'en revient des champs, portant sur l'épaule une lourde bêche. A peine a-t-elle passé le seuil que son père l'appelle :
« Viens, dit-il, j'ai à te parler. » Et quand elle s'est assise près du foyer :
« Notre sire de Naters m'a demandé ta main. Nous sommes pauvres ; ce mariage nous fera riches ; réfléchis et dis oui. »

Sortie de sa surprise, Kummernis court à l'église se confier à la Sainte Vierge. Quand elle revient, elle a les yeux rouges, mais elle a l'air tranquille.
— J'accepte, dit-elle, mais permettez-moi de passer quinze jours en prières dans ma chambre avant la date du mariage ; et que nul n'y entre, excepté la personne qui m'apportera à manger.
— J'y consens volontiers, dit le père qui, tout heureux, vole au château porter la bonne nouvelle.

« Le mariage aura lieu dans un mois », annonça le seigneur.

Un mois plus tard, tout le village se pressait pour voir la noce.

— Monseigneur de Naters a un pourpoint superbe, disait un marmiton en rupture de cuisine.
— L'épousée sera bien belle aussi, minaudait maintenant Trudi, mais je ne sais pas pourquoi notre sire l'a distinguée des autres. J'en connais de bien plus jolies !

Une gaie fanfare résonne devant la maison de Kummemis : l'époux va chercher sa fiancée. Celle-ci paraît, magnifiquement habillée par la générosité de l'homme qu'elle va épouser. Un voile impénétrable cache ses traits.
— Dites-moi, la belle, me permettez-vous de voir votre minois ? Et d'une main impatiente il soulève le voile.

Horreur ! Une barbe, une immense barbe rousse, hérisse les joues de Kummernis.

Le seigneur est stupéfait. Il se tait, d'abord suffoqué. Puis, à l'idée d'être la risée du village, sa colère ne connaît plus de bornes :
— Tu as voulu te moquer de ton seigneur ! Qu'ai-je donc de si repoussant pour que tu refuses de m'épouser ?

Kummernis répond doucement :
— Je suis fiancée au Seigneur Jésus et Il veut me garder pour Lui.
— Mais sais-tu bien que ton Jésus a été mis en croix comme un voleur ? Ah ! tu t'es fiancée au Christ ! Eh bien ! Je vais te rendre digne de Lui ! Gardes ! Allez quérir la grande croix du cimetière. Et quand les soldats qui plient sous le faix sont revenus : « Clouez-la comme son fiancé ! Qu'elle goûte les mêmes joies que lui ! »

Et bientôt, sur la grande place, pendue aux grands bras, Kummernis se tord sous l'excès de la souffrance. A la douleur que lui causent ses plaies s'ajoute encore la honte d'être ainsi exposée. La place pourtant reste presque déserte. Soudain une mélodie grave et douce s'élève : c'est un des anciens ménestrels de Belalp, engagé pour la noce qui, pris de pitié, seul, a résolu d'adoucir, malgré le sire de Naters, l'agonie de la mourante. Il chante :
Stahal mater dolorosa
Juxta crucem lacrymosa.

Et tandis qu'il chante, il la regarde. Mais, ô miracle ! à chaque mot, avec les gouttes du sang qui sort des veines de la jeune fille, la barbe par lambeaux tombait et quand le chantre fut arrivé à ces mots : Paradisi gloria, Kummernis inclina la tête, une tête idéale comme jamais le ménestrel n'en avait contemplé. Un long regard de gratitude qui pénétrait l'âme fusa de ses yeux sous les longs cils, puis cette beauté rayonnante se figea : Kummernis était allée aux joies célestes.


Au temps jadis, quand un seigneur se rendait coupable de tels attentats, on levait contre lui la mazze. C'était une statue qui rendait grossièrement les traits du criminel. Ceux qui avaient à se plaindre plantaient un clou dans la statue et la population se soulevait en leur faveur.

Je ne sais si ou leva la mazze contre le Mangipan. Mais si aux jours déjà sombres où nous vivons, un étranger perfide vient te prêcher des doctrines impies, lève contre lui la mazze, peuple valaisan. Et vous, habitants de Naters, afin que Kummernis reste chez vous, tous les cinq ans, en son sanctuaire, renouvelez sa robe nuptiale pour couvrir sa nudité.


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