La légende de la Fortune d’Eden Hall [Penrith / Westmorland and Furness / Royaume-Uni]

Publié le 26 juillet 2026 Thématiques: Coupe , Domestique | Serviteur , Fée , Malédiction , Prédiction , Prospérité , Talisman , 0 vue

The Luck of Edenhall
The Luck of Edenhall. Source © Victoria and Albert Museum, London via vam.ac.uk
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Source: Armistead, Wilson / Tales and legends of the English lakes (5 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Eden Hall / Penrith / Westmorland and Furness / Royaume-Uni

Eden Hall, demeure du chef du célèbre clan frontalier des Musgrave, est un vaste et élégant manoir situé sur la rive occidentale de la rivière Eden.
Il fut construit dans le goût qui prévalait à l’époque des deux rois Charles.
Entouré d’arbres, il forme un gracieux ornement au milieu de ses jardins d’agrément.

On y conserve avec un soin scrupuleux un ancien gobelet de verre peint, appelé la « Fortune d’Eden Hall ».
D’après la légende traditionnelle qui suit, le destin de cet objet paraît être indissolublement lié à celui de ses possesseurs.

Un jour, le maître d’hôtel se rendait au puits de saint Cuthbert, dans les environs, afin d’y chercher de l’eau — occupation assez inhabituelle pour un maître d’hôtel — lorsqu’il surprit une troupe de fées qui festoyaient et se réjouissaient sur l’herbe.

Les fées prirent la fuite et abandonnèrent derrière elles le gobelet.
L’une d’elles revint pour le reprendre, mais le trouva déjà entre les mains du maître d’hôtel.

Comprenant qu’il ne lui restait aucun espoir de le récupérer, elle s’envola en chantant à haute voix :
Si ce verre se brise ou vient à choir,
Adieu la Fortune d’Eden Hall.

La tradition s’est souvent plu à faire dépendre la prospérité d’une famille de la conservation d’un objet inanimé, et l’on retrouve les traces de cette superstition dans les anciennes fables.

Une légende de cette nature est attachée à une poire conservée dans une boîte d’argent à Coalstoun, demeure du comte de Dalhousie, près de Haddington.
Il existe, ou existait autrefois, au château de Muncaster, une coupe de verre offerte par Henri VI à sir John Pennington.

En raison de la réputation de sainteté du roi et de la bénédiction qu’il aurait accordée à la famille en même temps que son présent, cette coupe reçut le nom de « Fortune de Muncaster ».

Les initiales I. H. S. sont gravées sur l’étui qui renferme le gobelet d’Eden Hall, ce qui paraît indiquer assez clairement l’usage sacré auquel il avait été destiné à l’origine.
Philip, duc de Wharton, y fait allusion dans sa ballade intitulée La Beuverie d’Eden Hall :

Que Dieu garde longtemps de se briser
La Fortune d’Eden Hall !
Je chante une lamentable beuverie
Qui s’y déroula naguère.

Pour chasser la mélancolie à coups de coupes et de brocs,
Le duc Philip se mit en chemin ;
Les enfants qui ne sont pas encore nés
Ne verront jamais pareille journée.

Le robuste duc, toujours assoiffé,
Fit devant Dieu le serment
De goûter son plaisir en Cumberland
Durant trois longues nuits entières.

Sir Musgrave de Martindale,
Chevalier loyal et valeureux,
Conclut bientôt avec lui un marché
Pour trouver leur joie dans la boisson.

Les coupes pleines circulaient rapidement,
Six à la fois passaient de main en main ;
Et lorsqu’ils réclamaient encore du vin,
Leurs cris faisaient retentir la grande salle.

Lorsque ces joyeuses nouvelles parvinrent
Aux oreilles du comte de Harold,
« Suis-je donc, s’écria-t-il en jurant,
Méprisé de la sorte par mes pairs ?

« Sellez mon cheval et apportez mes bottes,
Je serai bientôt auprès d’eux ;
Et vous, monsieur le shérif, venez aussi :
Nous éclaircirons cette mauvaise plaisanterie. »

« Voyez, le comte de Harold arrive ! »
S’écria l’un des hommes attablés.
« Fort bien, répondit le fougueux duc ;
Mais comment repartira-t-il ? »

Le comte prit alors la parole :
« Grand duc, je veux savoir comment il se fait
Que vous ayez commencé sans m’inviter ;
Vous n’avez sûrement pas appris cela en France.

« Pour cette offense, l’un de nous deux
Finira sous la table ;
Je te connais bien : tu es duc aujourd’hui,
Et je le serai moi-même dans quelques années.

« Mais crois-moi, Wharton, il serait dommage
De laisser perdre tant de bon vin,
Alors que nos compagnons ici présents
Peuvent encore en boire jusqu’à satiété.

« Que toi et moi, à grands verres pleins,
Tranchions donc cette importante affaire. »
« Maudit soit celui, répondit le duc Wharton,
Qui refuserait de relever le défi ! »

À Andrews et à la belle Hotham
On porta alors maintes pintes ;
Et plus d’un vaillant gentilhomme
S’étendit malade sur le sol.

Lorsque le duc comprit enfin
Que le comte était à sa merci,
Il lui fit boire une pinte entière
Qui le renversa sur le plancher.

Après être tombé, celui-ci
Ne prononça plus que ces mots :
« Mes dignes amis, vengez ma chute :
Le duc Wharton me voit ivre. »

Alors, dans un gémissement, le duc Philip
Saisit par le bras l’homme souffrant
Et lui dit : « Comte Harold, à ta place,
Que n’ai-je moi-même bu cette pinte !

« Hélas ! Mon cœur saigne véritablement
Et défaille au-dedans de moi ;
Jamais comte plus sobre que toi, assurément,
N’avala la moindre boisson. »

À ces mots, le shérif, furieux
De voir le comte ainsi terrassé,
Jura de venger ce pair ivre mort
Sur le célèbre sir Kit.

Un vaillant écuyer s’avança alors,
Au visage mince et pâle ;
Lloyd était son nom, et il venait de Gang Hall,
Tout près de la rivière Swale.

Il déclara qu’il ne souffrirait pas que l’on raconte,
Dans les contrées où coule la rivière Eden,
Qu’il était resté assis sans intervenir :
« Ainsi, shérif, je suis votre homme. »

Lorsque ces nouvelles parvinrent à la chambre
Où le duc reposait dans son lit,
Et qu’il apprit que l’écuyer avait soudain
Été couché à son tour sur le plancher :

« Ô funeste nouvelle ! s’écria le duc.
Cumberland, sois-en témoin :
Je ne possède plus aucun buveur
D’une valeur comparable à la sienne. »

Une nouvelle semblable parvint bientôt
Au comte de Thanet :
Le sous-shérif, lui aussi,
Avait été renversé de sa place.

« Que Dieu l’accompagne, dit le comte,
Puisqu’il ne peut en être autrement ;
J’espère bien avoir dans ma ville
Des chevaliers aussi ivres que lui. »

De tous ceux qui se trouvaient là,
Sir Bains refusa de céder ;
Mais, une coupe pleine à la main,
Il tituba à travers le champ de bataille.

Ainsi prit fin cette terrible lutte,
Et chacun des hommes tombés
Fut rapidement porté dans son lit
Afin d’y retrouver ses esprits.

Que Dieu bénisse le roi et la grosse duchesse,
Et qu’il conserve la paix dans le pays ;
Puisse-t-il faire que, désormais,
L’ivrognerie cesse parmi les nobles !

J. H. Wiffen écrivit un court poème consacré à la Fortune d’Eden Hall, tandis que le poète allemand Ludwig Uhland composa une ballade sur le même sujet.

Les Musgrave sont une famille d’une grande ancienneté et d’une illustre réputation.
Ils seraient venus en Angleterre avec le Conquérant et se seraient d’abord établis à Musgrave, dans le Westmorland, puis au château de Hartley, dans le même comté, et enfin à Eden Hall.

Sir Philip Musgrave, qui commandait les troupes du roi dans le Cumberland et le Westmorland pendant la guerre civile anglaise, fait une brève apparition dans La Légende de Montrose de Walter Scott.
Le romancier le nomme toutefois par erreur sir Miles.


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