La légende de la construction des chaussées Brunehaut [Bavay (Nord),Hollain (Province de Hainaut / Belgique)]

Publié le 4 septembre 2023 Thématiques: Âme , Animal , Brunehaut , Chant du coq , Coq , Diable , Diable architecte , Diable constructeur , Diable roulé , Noblesse , Origine , Origine d'une roche , Pacte avec le Diable , Pierre | Roche , Reine , Route | Chemin ,

La colonne Brunehaut
Jean-Pol GRANDMONT, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Collin de Plancy, Jacques Albin Simon / Légendes infernales: relations et facts des hôtes de l'enfer avec l'espèce humaine (1864) (3 minutes)
Lieu: Pierre Brunehaut / Hollain / Province de Hainaut / Belgique
Lieu: Chaussée Brunehaut / Bavay / Nord / France
ATU: 810A*: Le prêtre et le diable

Si nous en avions long à dire sur Brunehaut, nous débuterions par la précaution oratoire de M. de Chateaubriand :
« Il ne faut croire ni tout le bien que quelques-uns ont dit de Brunehaut, quoiqu'il soit plus doux et plus honorable pour l'humanité de croire le bien, ni tout le mal que racontent d'elle quelques autres, qui d'ailleurs n'étaient pas ses contemporains. »

C'est elle qui répara, dans le nord des Gaules, les anciennes voies romaines, et c'est en souvenir d'elle que la chaussée militaire qui va de Cambray à la mer, par Arras et Boulogne, s'appelle encore la chaussée de Brunehaut.

Nous n'avons à exposer ici qu'une tradition populaire, généralement répandue dans l'Artois et la Flandre, sur les travaux de cette chaussée; et nous emprunterons les faits à un savant antiquaire du Pas-de-Calais, qui les a recueillis avec soin.

Dans la guerre suscitée entre Brunehaut et Sigebert, son mari, d'une part, Frédégonde et son rude époux Chilpéric, d'autre part, Brunehaut comprit avec douleur que les routes, abîmées dans l'Artois et la Flandre, rendaient à peu près impossible le transport de ses troupes sur Tournay, où Chilpéric se fortifiait en toute hâte. Entreprendre par des moyens humains la restauration de ces routes, anciennes voies romaines, c'était l'œuvre, non de quelques jours, mais de quelques années. Elle fit appeler un de ces hommes que l'histoire rencontre de temps en temps dans nos vieilles chroniques, et qui entretenaient, au moyen d'une certaine magie, des relations avec les êtres surnaturels. Satan, évoqué, se hâta de paraître, avide qu'il était de l'âme de Brunehaut. En habile diplomate, il comprit l'embarras de la jeune reine, et se montra à la fois souple et absolu, comme un Grec du Nord.

– Je fais votre chaussée, dit-il; je la fais tout entière, vite et bien, commode et solide; et sans autres conditions que celle-ci : le travail livré, votre âme est à moi.

La noble dame n'était pas disposée à se vendre si lestement. Elle voulait une chance d'échapper aux griffes de Satan; et la transaction était épineuse, car l'un et l'autre étaient fins et défiants. Enfin, toujours comme un Grec du Nord, le diable cédait si peu, et la reine était si pressée, qu'après bien des débats elle signa de son sang le contrat qui abandonnait son âme à l'entrepreneur de la chaussée, si le travail était fini avant le chant du coq.

Aussitôt Satan appela ses légions; et une minute après on entendit sur toute la ligne un bruit effroyable. Les flancs des collines lointaines se déchiraient de toutes parts; leurs débris, lancés avec fracas, venaient combler les vallées; des rochers entiers, arrachés des entrailles de la terre, roulaient jusqu'au fond des marais et allaient asseoir sur une base solide la route nouvelle. Çà et là, des torches aux lugubres clartés éclairaient de leurs lueurs blafardes ce chantier infernal et lui donnaient un aspect effrayant. Témoins de ce terrible spectacle, les bonnes gens des hameaux, croyant voir l'heure du jugement dernier, demeuraient prosternés devant leur crucifix.

Cependant la route avançait avec une rapidité qu'on ne peut se figurer qu'en comparant la marche du travail à la course d'une locomotive lancée à toute vapeur. Minuit venait à peine de sonner, et déjà l'enfer s'apprêtait à compléter son œuvre en nivelant le travail improvisé. Mais si le diable est malin, la belle dame ne l'était pas moins; et elle ne se souciait guère de se livrer à son farouche adversaire. Ne pouvant lutter corps à corps, elle essaya d'un ingénieux stratagème, répété depuis, mais dont elle peut réclamer, dit-on, l'idée première. Elle se rendit sans bruit à un poulailler voisin, et là, en secouant sa robe de soie, et en éclairant d'un feu vif et rapide la gent gallinacée, elle éveilla subitement les coqs, qui se prirent aussitôt à chanter et devancèrent le délai stipulé par le fatal contrat. Le diable, écumant de rage, brisa les outils qui allaient servir à niveler la chaussée, et disparut, plein de honte, avec sa légion rugissante.

Suivant une tradition accessoire, la pierre de Hollain en Tournaisis, appelée plus généralement pierre de Brunehaut, et considérée par les savants comme un monument druidique (elle sort de terre à une hauteur de cinq mètres), est un fragment de roc jeté là par le diable au moment où l'expédient de Brunehaut le mettait en fuite.


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