Un homme de Vianden, nommé D., maîtrisait la magie noire. Il savait rendre son corps invisible, passer à travers toutes les portes, même fermées à clé, et se faufiler par le trou de la serrure. Il semblait s’être fait une spécialité de dérober la nourriture : qu’on eût rangé des victuailles dans une armoire ou ailleurs, on ne les retrouvait plus au moment de les prendre. À la cuisinière, quand elle faisait des crêpes, il les chipait en un clin d’œil, sans qu’elle sût qui les avait prises ni où elles avaient disparu.
D. avait surtout pris l’habitude de tourmenter le monastère. Tard le soir, on y entendait des fracas ; souvent, on eût dit qu’un lourd corps dévalait l’escalier. Mais si l’on allait voir, on ne trouvait rien. Plus d’une fois, on avait remarqué une ombre sur le mur, on avait même tiré dessus : en vain. Alors le vieux Mai, qui habitait près du couvent, prit une balle d’argent et la fit bénir par le prélat. Un soir qu’il crut voir une ombre se déplacer vers l’armoire à horloge, il saisit vivement son fusil et tira vers ladite armoire. Le coup porta — et, ô horreur ! — D. gisait devant lui, baignait dans son sang : il était mort.
On fit aussitôt venir sa mère et sa femme, et, le soir venu, on transporta discrètement le corps vers le Gösberg. Arrivés presque au sommet, les chevaux refusèrent d’avancer ; ils ruisselaient de sueur. Le charretier, de Walsdorf, déclara qu’il n’irait pas plus loin. Le père, qui accompagnait le convoi, le pria de ne pas s’arrêter et de monter jusqu’en haut. Mais le charretier voulut savoir ce qu’il transportait, autrement il ne sacrifierait pas ses chevaux. Alors le prêtre dit : « Eh bien, si vous avez le cœur solide, regardez par-dessus mon épaule gauche, et vous verrez votre chargement. » Ce que le paysan vit dut être effroyable, car, de retour chez lui le lendemain matin, ses cheveux d’ordinaire brun foncé étaient devenus blancs comme neige. Le père fit enterrer le corps au sommet de la montagne.
— Erasmy.
