Au sud-ouest du grand palazzo Strozzi, via Tornabuoni, se dresse le petit palais dit Il Strozzino (ou de’ Strozzini), auquel se rattache la singulière légende suivante :
« Le Palazzo degli Strozzini est sur la Piazza delle Cipolle, près du palazzo Strozzi. Ses seigneurs étaient des usuriers, qui prenaient cent pour cent d’intérêt ; après eux vint l’un d’entre eux qui fut le pire, et pourtant il avait un fils dépensier à l’égal de l’avarice du père. D’où d’affreuses scènes : le père jurant et blasphémant d’une façon à vous faire dresser les cheveux à l’entendre. À force de ruminer toujours la même chose et d’être sans cesse en rage à ce sujet, le vieil homme devint comme fou à ce sujet, méditant sans trêve comment sauver son magot du gaspillage.
Il y avait dans le palazzo, cachée dans un mur et connue de lui seul, une pièce, voire deux. Il fit venir un vieux maçon et lui dit : “Je veux que tu reviennes demain murer cette porte, de façon que personne ne puisse voir ce qui a été fait ; si tu gardes le secret, je te paierai bien. Hâte-toi, et que nul ne te voie à l’œuvre.” Il le payait d’avance, et lui donna, de plus, une bouteille de très vieux vin.
Le travail fut fait ; mais le maçon ne savait pas que le vieux seigneur se trouvait lui-même dans la chambre secrète, où il avait entassé son immense trésor : sacs d’or, bijoux, abondantes vivres et vin. Qu’il espérât y vivre jusqu’à la mort ou la ruine de son fils, nul ne saurait le dire ; ce qui paraît, c’est qu’il voulait d’abord garder son argent et s’en repaître des yeux, laissant le reste au destin — ayant de quoi abattre le mur s’il le souhaitait.
Quant au maçon, il prit ses outils et sa bouteille, alla dans une échoppe où l’on le servit à souper, puis but son vin ; à peine l’avait-il fini qu’il tomba raide mort : le vin avait été empoisonné. Personne ne sut ni ne soupçonna la cause de sa mort : le secret disparut avec lui.
Le fils et héritier chercha son père partout, en vain. Il écrivit, envoya des messagers, offrit des récompenses : pas de nouvelles. Alors il se jeta dans une vie folle, dissolue, dilapidant tout ce qu’il avait ; ainsi partirent une ferme puis l’autre, en jeux, en filles, en folies — si bien qu’il ne lui resta que le Palazzo Strozzino. Déjà il négociait pour le vendre, lorsqu’une nuit — rêve ou veille ? — une forme ombreuse lui apparut, qui devint de plus en plus distincte : la silhouette du vieux maçon qu’il se rappelait avoir toujours vu travailler au palazzo depuis son enfance. Et l’esprit dit :
« Celui que tu croyais depuis longtemps parti
Était près de toi, nuit et jour ;
Tu as présumé d’œuvres mauvaises,
Tu l’as poussé dans une tombe vivante ;
Grande fut sa folie en son temps,
Et tout aussi grande ta démence sans frein.
Pourtant, comme je ne veux point voir
La fin d’une si grande maison,
Je te laisse encore une chance d’aller bien,
Si tu vis en chrétien :
Ôte ce mur que tu vois ici,
Tu liras le mystère,
Tu sauras où ton père s’en fut,
Et trouveras fortune avec le mort. »
On abattit alors le mur : on trouva le corps, parmi les sacs d’or ; et le fils, frappé de remords, se repentit et devint honnête homme et bon citoyen. En temps voulu il se maria, et, comme se conclut l’histoire, così si gode il resto del danaro colla sua famiglia : il jouit du reste de ses biens avec sa famille. »


