S’il est un monument à Florence que tout voyageur verra immanquablement – aussi sûr que sa note d’hôtel – ce sont bien les portes du Baptistère de San Giovanni. On peut toujours y observer des groupes de touristes, tantôt le nez plongé dans leur guide Murray ou Baedeker, tantôt levant les yeux vers le bronze étincelant. Aussi étais-je avide de découvrir une légende populaire à ce sujet. Mais il me fallut longtemps avant de mettre la main sur celle-ci.
Il était une fois, à Florence, un jeune sculpteur nommé Ghiberti. Il avait le cœur noble, une grande bonté et un immense talent. Mais, comme le dit le proverbe :
« Chi non ha debito, non ha credito »
« Celui qui n’a pas de dettes n’a jamais été digne de confiance ;
et celui qui n’a pas d’ennemis n’a jamais eu ni talent, ni succès. »
Or, Ghiberti, parce qu’il était chanceux et talentueux, avait attiré beaucoup de jalousies – et donc beaucoup d’ennemis.
Un jour, il fut choisi pour réaliser les grandes portes de bronze du Baptistère de San Giovanni. Il dominait les autres sculpteurs comme la cathédrale domine les petites églises de la ville.
Mais ses rivaux, rongés d’envie, engagèrent une sorcière pour le maudire. Dès lors, son esprit s’égarait comme s’il était fou. Quand il commençait à sculpter un angelot ou un saint, le résultat ressemblait à un singe, un lutin ou même un démon.
À cette époque vivait à Florence une femme d’une grande beauté, qui ne savait pas seulement filer ou cuire son pain. Elle avait en elle quelque chose de féerique : à moitié fée ou ange, à moitié sorcière. Elle se nommait Teodora. Sage, parfois bonne, parfois redoutable, elle était l’ennemie jurée de Chanetta, la sorcière qui avait ensorcelé Ghiberti.
Un jour, Teodora entra dans l’atelier du sculpteur pour admirer ses œuvres. Un vase de bronze l’enchanta tant qu’elle voulut l’acheter. Mais Ghiberti, séduit par sa beauté et son intelligence, insista pour le lui offrir.
En le remerciant gracieusement, elle s’enquit de son travail et de l’avancée des portes. Ghiberti soupira et lui confia peu à peu son malheur. Elle, tombée éperdument amoureuse de lui, lui répondit :
« La vérité, c’est que tu es ensorcelé. Moi, je ne peux briser ce sort, car la raison ne prévaut pas contre la force. Mais sache qu’à la force on peut opposer la ruse : pour combattre le diable, il faut parfois un diable et demi. Une sorcière ne défait pas l’œuvre d’une autre. Il faudrait des mois pour balayer cette malédiction, et je ne suis qu’un balai neuf, qui ne dure que trois jours. Mais je puis faire en sorte, et tout de suite, que tu réalises tes portes en bronze, et qu’elles soient si splendides que tu remporteras la victoire.
Sache que dans l’air vivent d’innombrables folletti, lutins et esprits. Leur vie dure mille ans, puis ils doivent disparaître – et beaucoup craignent de devenir démons. Alors, quand ils trouvent moyen de se changer en statues dans une église, ils sont sauvés.
Beaucoup d’images que tu vois dans les vieilles églises ne sont pas d’origine humaine : ce sont des lutins changés en pierre, qui vivent dans leur statue comme l’abeille dans sa ruche. Ils peuvent en sortir et y rentrer à leur guise. »
Teodora lui proposa de revenir la nuit suivante dans son vaste atelier. Là, à minuit, elle invoqua les esprits. Une multitude de petites créatures apparurent, et elle leur dit :
« Ô vous, beaux lutins ailés,
Esprits légers de l’air !
Si vous voulez devenir immortels,
Et ne pas être damnés,
Mais toujours vivre heureux
Au royaume bienheureux du ciel,
Et contempler la face de Dieu,
Devenez statues de bronze,
Figurines dans le portail
De l’église San Giovanni,
Dans le beau Baptistère. »
Alors Ghiberti vit les esprits se grouper, se figer en bronze – et bientôt les portes furent achevées.
Ainsi Ghiberti remporta la gloire et l’amour de Teodora, qui ne le quitta plus.
On raconte encore que toutes les figures des portes sont habitées par ces lutins. Celui qui possède une bague magique, une pierre trouée consacrée, ou qui est né un dimanche, peut les voir entrer et sortir des statues. Les enfants du dimanche n’ont même pas besoin d’anneau : ils peuvent regarder à travers leur main recourbée en tube.
On dit aussi que les petites statuettes de bronze ou de terre cuite qu’on trouve dans les tombeaux de campagne étaient autrefois des esprits, et que beaucoup les utilisent encore comme talismans.
Enfin, toutes ces images anciennes, jadis habitées par des lutins, peuvent être conjurées pour parler et révéler des secrets : l’emplacement d’un trésor, un remède, ou le chemin du bonheur. Jadis, les hommes en savaient bien plus sur les choses cachées, car ils conversaient avec les esprits. Mais depuis que les prêtres l’ont interdit, les hommes sont devenus ignorants…


