Les rochers solitaires, les pierres aux formes bizarres étaient, à l’époque gauloise, l’objet d’une vénération religieuse. C’était là que siégeaient les anciens dieux ; c’était là qu’ils recevaient le culte et les hommages de leurs fidèles.
La pierre de Milly, près de Dun-sur-Meuse, en est l’un des rares exemples en Lorraine, terre trop souvent bouleversée par les invasions étrangères. Si l’on en croit les très anciens chroniqueurs locaux, cette pierre, sous le nom de « Petra Pertusa », pierre percée, aurait servi jadis de frontière entre la Neustrie et l’Austrasie.
Elle est également connue sous le nom de hotte du Diable, car l’imagination des chrétiens primitifs, substituant Satan aux dieux du paganisme, ou les confondant dans la même réprobation, ne pouvait manquer de donner à ce rocher, naguère lieu de culte païen, une origine diabolique.
Cela se passait, en effet, dans les temps très reculés où les dieux du panthéon gallo-romain venaient juste de céder la place au Dieu unique des chrétiens.
Saint Saintin avait évangélisé Verdun ; et Saint Remacle, l’apôtre des Ardennes, avait eu bien du mal à chasser des forêts de la Woëvre tous les Satyres, Priapes, Dryades et Walkyries qui y avaient élu domicile depuis des temps immémoriaux.
Satan, impuissant, voyait ainsi ses forteresses tomber l’une après l’autre. Il ne savait plus où se réfugier. Il n’osait plus s’approcher des lieux sanctifiés par la foi nouvelle.
Mais il est tenace et ne voulait pas avouer sa défaite. Il résolut donc de tenter un suprême effort en vue de reconquérir son ancien royaume.
Il en voulait tout particulièrement aux moines de Saint Remacle, qui s’étaient installés à Stavelot, en pays wallon, et qu’il accusait de tous ses malheurs. Il décida de les anéantir.
Il arracha une montagne de granit, y fixa un gros anneau d’airain et la chargea dans une hotte sur ses épaules. Il descendit la vallée de la Meuse, évitant Verdun, dont l’accès lui était interdit depuis l’arrivée de Saint Saintin. Son intention était de broyer le monastère de Stavelot sous l’énorme masse de rocher.
Le « Roi enfumé » cheminait lentement, ployant sous le fardeau qui lui écrasait les épaules. Mais la colère et la certitude de porter un coup décisif à ses ennemis décuplaient ses forces.
Cependant, son passage répandait partout la flamme et le soufre. Il défrichait ainsi par le feu les endroits qu’il traversait, grillant des prairies marécageuses, incendiant des forêts impénétrables. Il opérait ainsi « le brûly », rendant sans le savoir de précieux services aux futurs habitants de ces contrées.
Mais Saint Remacle fut averti du péril qui menaçait son monastère et, sans hésiter, résolut de s’opposer aux funestes desseins du diable.
Vêtu de la bure, armé de son bâton de pèlerin, il partit à sa rencontre. Sur le dos, il portait une hotte, dans laquelle il avait jeté pêle-mêle toutes les vieilles sandales de ses moines.
Il rejoignit bientôt le diable dans la région de Stenay.
Épuisé par sa longue marche et par le poids de sa charge, le démon avait jeté le rocher à terre et s’était assis dessus. Son front ruisselait d’une sueur phosphorescente et son haleine sentait le soufre brûlé. Il scrutait attentivement l’horizon, cherchant son itinéraire.
Bientôt, il aperçut un vieillard à la chétive allure, qui boitait et portait une hotte dont le poids paraissait l’écraser. C’était Saint Remacle. Mais Satan ne le reconnut pas.
Quand il fut à portée de la voix, Satan se leva et s’avança vers lui :
— Salut, vieillard étranger !
Saint Remacle, sans se démonter, lui rendit son salut.
— Où vas-tu donc comme cela ? demanda le diable, qui voulait engager la conversation pour savoir l’endroit exact où se trouvait le fief de ses ennemis.
— À Rome, répondit Saint Remacle.
— C’est bien loin, en effet.
— Et toi, où te rends-tu ? Tu parais tout rompu de fatigue, poursuivit le Saint.
— Je vais à Stavelot. Mais, dis-moi, vieillard, est-ce encore loin ?
— Mon pauvre ami, c’est loin, très loin encore. Moi qui te parle, j’en viens. Eh bien ! regarde ma hotte. J’ai usé toutes ces chaussures depuis que je suis parti de cette ville.
— Comment ! dit le diable, en voyant le nombre impressionnant de sandales qui s’entassaient dans la hotte du voyageur. C’est donc si loin ?
— Hélas, oui, répondit Saint Remacle.
À ces mots, le diable comprit qu’il n’atteindrait jamais le monastère avec son fardeau. Une terrible colère s’empara de lui. Dans sa rage, il saisit le rocher, en détacha l’anneau, et lança l’énorme masse dans les airs. La pierre décrivit dans le ciel une immense parabole jusqu’au-dessus de l’horizon et elle alla retomber bien loin de là, au milieu de la plaine de Dun.
C’est ce qui lui valut son nom.