La légende du bossu et des fées de Knockgrafton [Knockahollow / Tipperary / Irlande]

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Publié le 28 décembre 2025 Thématiques:

Motte de Knockgrafton
Motte de Knockgrafton. Source Liamgd via Wikipedia - Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.
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Source: Crofton Croker, Thomas / Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland (1825) (6 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Knockgraffon Moat / Knockahollow / Tipperary / Irlande

ll était une fois un pauvre homme qui vivait dans la fertile vallée d’Aherlow, au pied des sombres montagnes de Galtee, et qui portait sur le dos une énorme bosse : on eût dit que son corps avait été roulé puis posé sur ses épaules ; sa tête, écrasée par ce poids, tombait si bas que, assis, son menton reposait sur ses genoux. Les gens du pays évitaient de le croiser en lieu solitaire ; car, quoique, pauvre créature, il fût doux et inoffensif comme un nouveau-né, sa difformité était si grande qu’il paraissait à peine humain, et des esprits malveillants avaient mis en circulation d’étranges histoires à son sujet. On disait qu’il s’y connaissait fort en herbes et en charmes ; chose certaine, il avait la main merveilleusement habile pour tresser paille et joncs en chapeaux et paniers : ainsi gagnait-il sa vie.

Lusmore— tel était le surnom qu’on lui avait donné parce qu’il portait toujours à son petit chapeau de paille un brin de cap des fées (le lusmore) — obtenait pour ses ouvrages tressés meilleur prix que quiconque ; c’est peut-être pourquoi, par envie, on colportait ces histoires. Quoi qu’il en soit, un soir qu’il revenait de la jolie ville de Cahir vers Cappagh, Lusmore, qui marchait fort lentement à cause de sa bosse, arriva tout à fait nuit au vieux tertre de Knockgrafton, qui se trouvait sur la droite du chemin. Las et fatigué, il était peu rassuré à l’idée de la longue route qui lui restait et de passer la nuit à marcher ; il s’assit donc au pied du tertre pour se reposer et se mit à contempler tristement la lune, qui
« S’élevant dans une majesté nuageuse, enfin
Reine apparente, dévoila sa lumière sans pareille,
Jeta sur le ciel noir son manteau d’argent,
Et, dans son pâle empire, contint la nuit. »

Soudain s’éleva à l’oreille de Lusmore un sauvage et surnaturel concert. Il écouta, songeant qu’il n’avait jamais entendu si ravissante musique. C’était comme le son de maintes voix se mêlant si étrangement qu’elles n’en semblaient plus qu’une, quoique chacune chantât un air différent, et les paroles disaient :
Da Luan, Da Mort, Da Luan, Da Mort, Da Luan, Da Mort, puis venait un bref silence, et le rondeau reprenait.

Lusmore prêta l’oreille sans presque respirer de peur d’en perdre une note. Il comprit bientôt que le chant venait de l’intérieur du tertre ; et, si d’abord il en fut charmé, il se lassa d’entendre sans cesse la même ronde sans changement. Profitant donc de la pause, après trois reprises de Da Luan, Da Mort, il reprit l’air et l’éleva en ajoutant les mots agus Da Cadine, puis continua avec les voix à l’intérieur du tertre : Da Luan, Da Mort, pour finir, à la nouvelle pause, par agus Da Cadine.

Les fées de Knockgrafton — car c’était un air de fées —, entendant cet ajout à leur mélodie, en furent si ravies qu’elles résolurent aussitôt de faire venir parmi elles le mortel dont l’art musical surpassait le leur ; et le petit Lusmore fut enlevé en leur compagnie dans un tourbillon rapide comme un fétu dans le vent.

Spectacle glorieux que celui qui s’offrit à lui tandis qu’il descendait au cœur du tertre, virevoltant sans poids au plus doux des rythmes. On lui rendit le plus grand honneur : on l’installa au-dessus de tous les musiciens, des serviteurs le soignaient, tout était à son gré, accueil large et cordial — on le traita comme s’il eût été le premier du pays.

Bientôt Lusmore vit les fées délibérer ; malgré tant de politesses, il eut grand-peur, jusqu’à ce que l’une s’avance et lui dise :
Lusmore ! Lusmore !
Ne crains plus, ne pleure,
Car la bosse qui ronge
Ton dos n’est plus tienne ;
Regarde à terre,
Et vois-la, Lusmore !

À ces mots, le pauvre petit Lusmore se sentit si léger et si heureux qu’il pensa pouvoir d’un bond franchir la lune comme la vache dans l’histoire du chat et du violon ; et il vit, d’une joie inexprimable, sa bosse tomber de ses épaules sur le sol. Il tenta alors de redresser la tête — non sans prudence, de peur de heurter le plafond de la grande salle —, regarda autour de lui, émerveillé de tant de splendeur ; et, étourdi, la vue brouillée, il finit par s’endormir d’un lourd sommeil. À son réveil, il faisait grand jour, le soleil brillait, les oiseaux chantaient, et il était couché au pied du tertre de Knockgrafton, vaches et moutons paissant en paix tout autour. La première chose que fit Lusmore, après ses prières, fut de porter la main à son dos : nulle trace de bosse. Il se regarda avec fierté : il était devenu un petit homme bien fait ; plus encore, il se trouva vêtu d’un habit neuf de la tête aux pieds — présent, conclut-il, des fées.

Vers Cappagh il partit d’un pas si léger, sautillant comme s’il avait été maître à danser de naissance. Nul ne le reconnut sans sa bosse ; il eut fort à faire pour persuader qu’il était le même — au vrai, il ne l’était plus d’apparence.

Bien sûr, l’histoire de la bosse de Lusmore fit vite le tour du pays et grande fut la rumeur, haut et bas, à des milles à la ronde.

Un matin que Lusmore, content, était assis devant sa cabane, survint une vieille qui lui demanda le chemin de Cappagh.
— Inutile, bonne femme, dit Lusmore, vous y êtes ; qui cherchez-vous ici ?
— Je viens du pays de Decies, comté de Waterford, dit-elle, à la recherche d’un nommé Lusmore dont on m’a dit que les fées avaient ôté la bosse ; car le fils d’une commère à moi porte une bosse qui le tuera ; peut-être, s’il usait du même charme que Lusmore, la bosse s’en irait. Voilà pourquoi j’ai tant voyagé : pour savoir ce charme, si je puis.

Lusmore, toujours bon garçon, lui conta tout : comment il avait relevé l’air des fées à Knockgrafton, comment sa bosse avait été ôtée, et même son habit neuf.

La femme le remercia bien, puis s’en retourna toute ragaillardie. De retour chez sa commère en Waterford, elle répéta mot pour mot les dires de Lusmore ; et l’on mit sur une carriole le petit bossu — Jack Madden, de son nom — esprit chicanier et madré depuis le berceau, et l’on traversa le pays tout entier. Long voyage, mais qu’importait si la bosse disparaissait ! On le déposa, à la tombée du jour, sous le vieux tertre de Knockgrafton.

Jack n’y était pas assis depuis longtemps qu’il entendit la mélodie, plus suave encore qu’auparavant : les fées la chantaient comme Lusmore la leur avait réglée, et le refrain disait sans fin : Da Luan, Da Mort, Da Luan, Da Mort, Da Luan, Da Mort, agus Da Cadine. Jack, pressé d’être quitte de sa bosse, ne songea ni à attendre la fin, ni à guetter l’instant propice pour élever l’air mieux que Lusmore ; après l’avoir entendu sept fois d’affilée, il se mit à brailler, sans souci du rythme ni du ton, agus Da Dardine, agus Da Hena, pensant que si un jour valait, deux valaient mieux, et que si Lusmore avait eu un habit neuf, lui en aurait deux.

À peine ces mots sortis, on le happa et le jeta dans le tertre avec une force prodigieuse. Les fées accoururent, furieuses, criant et hurlant : « Qui a gâché notre air ? qui a gâché notre air ? » L’une s’avança plus que les autres et dit :
Jack Madden ! Jack Madden !
Tes mots, mal venus, gâtèrent
La chanson qui nous plaît ;
Dans ce château où tu es,
Pour assombrir ta vie,
Deux bosses pour Jack Madden !

Et vingt des plus robustes fées apportèrent la bosse de Lusmore et la posèrent sur le dos du pauvre Jack, par-dessus la sienne, où elle se fixa aussi solidement que si le meilleur charpentier l’eût clouée à gros clous. On le botta hors du château ; et, au matin, quand la mère de Jack et sa commère vinrent voir leur petit homme, elles le trouvèrent à demi mort au pied du tertre, avec l’autre bosse en plus. Ah, comme elles se regardèrent ! Mais elles n’osèrent rien dire, de peur d’hériter d’une bosse à leur tour. Elles ramenèrent le malheureux Jack chez elles, le cœur bas et la mine plus basse encore ; et, écrasé par ce surcroît de bosse et par la longueur du trajet, il mourut bientôt après, laissant, dit-on, sa lourde malédiction à quiconque viendrait encore écouter des airs de fées.


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