La légende de Vahagn, roi et dieu des Arméniens, s’attribue très clairement à la période grecque qui suivit la conquête perse sous Xerxès. Vahagn fut divinisé en raison de sa grande vaillance, et devint le dieu du feu du peuple arménien. On l’appelait « Vishapakagh », c’est-à-dire l’Arracheur de dragons, parce qu’il débarrassa l’Arménie des monstres et la sauva de forces mauvaises. Ses exploits étaient connus dans le séjour des dieux autant qu’en Arménie. Le plus célèbre fut le vol de blé dans les greniers du roi Barsham d’Assyrie : Vahagn s’enfuit, et tenta de se cacher dans le ciel. Des épis qu’il laissa tomber au cours de sa fuite naquit la Voie lactée, que l’arménien appelle « la trace du voleur de blé ».
Moïse de Khorène écrit ceci :
« À propos de la naissance de ce roi, les légendes disent :
Le Ciel et la Terre étaient en travail.
Et les eaux pourpres étaient en travail,
Et dans l’eau, le roseau pourpre
Était lui aussi en travail.
De la bouche du roseau sortit de la fumée.
De la bouche du roseau sortit de la flamme.
Et de la flamme jaillit le jeune enfant.
Ses cheveux étaient de feu, il avait une barbe de flamme,
Et ses yeux étaient des soleils. »
De nos propres oreilles, dit-on, nous avons entendu ces paroles chantées au son de la harpe. On chante encore qu’il combattit les dragons et les vainquit ; certains disent que ses hauts faits étaient semblables à ceux d’Hercule. D’autres déclarent qu’il était un dieu, et qu’une grande statue de lui se dressait en Géorgie, où l’on l’adorait par des sacrifices.
L’épouse de Vahagn était Astghik, déesse de la beauté, personnification de la lune, correspondant à l’Astarté phénicienne et sidonienne. Ce détail suggère l’influence grecque : Vénus, déesse grecque de la beauté, était elle aussi l’épouse d’un dieu du feu, Vulcain.
La fuite de Vahagn devant le roi assyrien évoque, à vrai dire, davantage la crainte inspirée par les Assyriens que la bravoure de leur dieu. Les inventeurs de la légende furent pourtant de bons psychologues en jugeant compatibles l’instinct de peur et celui de combativité. Car même le tueur de démons doit un jour affronter plus fort que lui ; et lorsqu’il y est contraint, n’a-t-il pas de quoi trembler ? En réalité, il tremblerait plus qu’un autre, puisqu’il ne peut guère espérer davantage de clémence de la part d’un supérieur que celle qu’il a lui-même accordée à des inférieurs.
Le fil d’humour est trop riche pour qu’on ne le remarque pas. Si les Grecs pouvaient rire de leurs dieux, voire les tourner en dérision, les Arméniens pouvaient eux aussi s’en amuser. Car quoi de plus délicieusement comique que l’image d’un dieu barbu, tueur de dragons, aux cheveux de flamme et aux yeux pareils à des soleils, volant du blé au roi d’Assyrie et laissant tomber des épis de ses épaules dans sa fuite précipitée à travers le ciel ?
Ce trait de caractère, ajouté à la luxuriance de l’imagination — surtout dans le chant de sa naissance —, à l’anthropomorphisme franc et sain (sain parce qu’il est assumé), et à la correspondance entre le dieu grec du feu Vulcain, époux de Vénus, et le dieu du feu Vahagn, époux d’Astghik également déesse de la beauté, marque la légende de l’empreinte nette et reconnaissable de son origine dans la mythologie grecque.