Tout le monde sait qu’un artiste célèbre, le Gobban Saor, fut le plus grand bâtisseur d’églises d’Irlande. Entre autres œuvres, il conçut et éleva ce remarquable ensemble qui domine la mer à Ardmore, dans le comté de Waterford. La tour ronde et les églises de ce lieu sont bien connues comme objets de curiosité pour l’antiquaire et le voyageur ; mais peu savent qu’après les avoir bâties, Gobban choisit de se construire une maison à lui et de s’établir dans le voisinage.
Sa renommée d’ingéniosité et de travail bien fait se répandit bientôt jusqu’aux régions les plus éloignées ; et partout où des clercs désiraient un grand édifice, on le consultait presque toujours, et le plus souvent on l’employait pour en mener l’exécution. De plus, il était habile dans toutes les branches des beaux-arts, surtout dans le travail du bois et du métal. Il avait aussi sous sa direction nombre d’ouvriers et d’apprentis, tant à l’établi des charpentiers qu’à la forge des forgerons. Il enseignait à chacun son métier, si bien que plusieurs devinrent célèbres ; et lorsqu’ils se mirent ensuite à leur compte, ils trouvèrent assez d’ouvrage auprès des rois, des chefs et des évêques, dans diverses parties de l’Irlande.
Mais, si habile qu’il fût, le Gobban Saor s’aperçut que, quoi qu’il exécutât, certaines personnes pointilleuses y trouvaient toujours à redire. À la longue, comme tant de politiciens avisés, il eut l’idée de mesurer le vent de l’opinion et d’y régler sa conduite : puisque deux têtes, disait-il, valent mieux qu’une, à plus forte raison, plus il entendrait d’avis — et de la bouche du plus grand nombre — plus il recueillerait d’indices dont il pourrait tirer profit.
Il échafauda donc un plan qu’il jugea excellent pour mettre sa théorie à l’épreuve. Puis il se mit au travail de bon cœur : pendant plusieurs semaines, sans ménager ni peine ni habileté, il fabriqua une grande boîte, selon ce qu’il croyait être le meilleur goût, ornée de fines sculptures et peinte dans les tons les plus séduisants. Ensuite, il la plaça au milieu d’un carrefour que les gens devraient emprunter pour aller à la messe — car c’était un dimanche qu’il avait choisi pour cette “exposition”. Il se glissa dans la boîte, la ferma à clé et attendit d’entendre les commentaires des passants se rendant à leurs dévotions.
Bientôt une foule se rassembla autour de la boîte, et l’opinion générale fut que c’était la plus “belle” boîte qu’on eût jamais vue — sauf que certains trouvaient les pieds un peu trop longs. Entendant cela, Gobban attendit que tout le monde soit entré à l’église ; il sortit, et comme il avait ses outils avec lui, il coupa un petit morceau au bas des pieds.
— Maintenant, se dit-il, cela leur plaira sûrement.
Il rentra dans la boîte et attendit ce qu’on dirait au retour de la messe. Une autre foule s’attroupa ; et, de façon assez générale, on déclara que c’était la plus “grandiose” boîte qui ait jamais été faite — seulement, cette fois, les pieds étaient trop courts ; d’autres ajoutaient qu’elle serait bien plus jolie s’ils étaient supprimés tout à fait. Alors Gobban retira les pieds, pour satisfaire ses critiques et voir quel effet cela produirait sur le goût et le jugement du public.
Il résolut de renouveler l’expérience le dimanche suivant. Cette fois-là, il constata que les critiques avaient tout à fait changé de nature : tout le monde semblait penser que la boîte était trop longue par rapport à sa largeur, et que ses proportions n’étaient pas bonnes. Le Gobban Saor se remit donc à l’ouvrage et la raccourcit considérablement, puis se recacha dedans. Le dimanche suivant, il entendit une autre série d’objections : tous convenaient maintenant que la boîte paraissait trop courte et qu’il faudrait resserrer les côtés pour lui donner une forme plus élégante. L’artiste remania encore sa boîte et la soumit de nouveau aux regards.
La première personne arrivée déclara alors que la boîte était pire qu’auparavant, car sa hauteur n’était plus du tout en proportion avec sa longueur et sa largeur, et qu’il faudrait abaisser nettement le couvercle. Cet avis sembla, de manière générale, partagé par la plupart des gens présents.
Plus déçu et plus désorienté que jamais, Gobban passa la semaine à enlever plusieurs pouces sur le haut ; et la boîte devint si petite qu’il pouvait à peine s’y glisser pour entendre le jugement qu’on porterait, le dimanche suivant, sur lui et sur son ouvrage.
— Même si la boîte avait des défauts au début, dit un des fermiers, le Gobban Saor aurait pu se contenter de ce qui était ; car à force de scier ici, de taillader là, de gratter la peinture et de rafistoler l’ensemble, chaque changement a empiré les choses.
— Je suis bien d’accord, voisin, dit un autre, et en plus c’est du travail perdu : ça n’augmente pas la réputation du Gobban Saor comme artisan.
On entendit ensuite plusieurs voix avancer des opinions diverses et contradictoires, mais toutes sur le ton du reproche, et presque aucune ne lui était favorable.
En entendant ces remarques, Gobban ne put retenir plus longtemps sa patience : il sortit de la boîte, la brisa en morceaux et déclara qu’à l’avenir il ne chercherait plus à plaire à tout le monde, mais qu’il s’en remettrait uniquement à son propre jugement pour concevoir et exécuter ses ouvrages.

