La légende du trésor du château de la Soie [Savièse / Sion District / Suisse]

Publié le 15 août 2025 Thématiques: Château , Evèque , Lieu cachant un trésor , Minuit , Noël , Pierre qui s'ouvre , Trésor ,

Château de la Soie
Château de la Soie. Source Christian David, CC BY-SA 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Solandieu / Légendes Valaisannes (1919) (9 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Château de la Soie / Savièse / Sion District / Suisse

L'automne était arrivé rapidement. Les tzenii (brouillards) s'étaient amassés dans le creux des vallées et les gnoé (nuages) aux sommets des monts. Les troupeaux étaient descendus à la hâte des mayens d'automne et, pendant plusieurs jours, toute la vallée de la Morge avait retenti du son des chônalé (sonnailles).

Puis le vent était venu secouer les feuilles rousses des vignes et avait attristé la nature de ses plaintes longues et mélancoliques.

Maintenant, dès que venait le soir, les hommes quittaient le pressoir, les femmes courbées sous la dzèrlo (hotte) pleine de lobe et de bokèro (pommes de sapin et de pin) se hâtaient de regagner la maison, et les enfants interrompaient leurs jeux, car l'on était au mois où, à la tombée de la nuit, dès les trois coups de l'Anjélus du soir, les trépassés font leurs apparitions.

Tous se réunissaient au pilo (chambre commune). Les enfants parfois, en cercle autour du grand fourneau en pierre ollaire, écoutaient gravement les récits de l'aïeul.

Or, dans le village de Chandolin vivait un bon vieillard nommé Pierre Luyet. Il était réputé pour être le meilleur conteur du pays saviézan. Personne ne savait mieux que lui les histoires de revenants.

Pour peu qu'il eût vécu retiré, les gens lui eussent décerné le brevet de chorchiè (sorcier) . Seulement, le grand-père Luyel était trop connu pour être traité de magicien. Tous les dimanches, on le voyait s'en aller à l'église de St-Germain de Savièze, et lorsque établi à l'alpage de Sanfleuron, on avait un conseil à demander, Pierre Luyet était toujours là, assis à côté de la chaudière et devisant avec le pato (l'homme chargé de la fabrication du fromage).

Le vieux Pierre avait un petit-fils appelé Benjamin. C'était un enfant de six ans, vif et rieur, aux grands yeux noirs et aux cheveux bruns. L'un de ces soirs d'automne. Benjamin Luyet, s'approchant de l'aïeul, lui dit : « Grand-père, s'il te plaît, ona conta (un conte), ona conta, grand-père ! » Et le vieux Pierre commença : « Ou viou, viou tin (expression de Chandolin signifiant le tout vieux temps), vivait en Valais le bon évêque Guischard Tavelli. Or Guischard se trouvait être en conflit avec le puissant et orgueilleux seigneur Antoine de la Tour. Celui-ci se prétendait lésé dans ses droits par l'évêque qui le premier prit le titre de Comte et Préfet du Valais.

Amédée VI de Savoie, choisi comme arbitre par les deux partis, donna raison à Guischard. Furieux, le seigneur de la Tour résolut de se venger.

Le 8 août 1375, trois hommes montés sur des mulets s'avançaient sur le chemin qui conduit de Sion au tzaté de Sia (château de la Soie). C'est le soir. Le soleil va bientôt disparaître derrière Trecoo (le Haut-de-Cry ou Pic d'Ardon) ; tandis que la rive gauche du Rhône est encore baignée de lumière, déjà la rive droite est envahie par les ombres. On entend au loin, derrière les rideaux d'ormes et de noyers, les clochettes des troupeaux paissant dans les champs et le sourd grondement de la Morge qui tombe avec fracas de roc en roc.

Cependant les trois voyageurs traversent La Muraz et par les prés hantés de Ointéna et des Vordjié, ils se dirigent vers Chandolin. Mais à un détour du chemin, ils descendent de leurs montures et les attachent à des arbres. Puis ils s'en vont, à pied, dans la direction de la Soie, un vieux donjon qui sert de résidence à l'évêque de Sion depuis que celui-ci n'habite plus sur la colline de Tourbillon. (L'évêché de Sion possède encore une grande vigne sur le versant de la Soie exposé au midi.) Car Guischard Tavelli, propriétaire de grands trésors et dépositaire des biens de l'évêché, est rempli de noirs pressentiments et il craint avec raison Antoine de la Tour. C'est pourquoi, après avoir mis toutes ces richesses en un lieu sûr et de lui seul connu, il est venu habiter le château de la Soie.

Les trois hommes arrivent devant la poterne du château et demandent à parler à Guischard Tavelli. On les fait entrer dans le jardin où l'évêque récite les heures canoniales avec son chapelain. Par-dessus les remparts, on aperçoit les premières maisons de Chandolin.

Soudain, l'on entend un grand cri. A peine arrivés, les étrangers se sont précipités sur le chapelain et l'ont terrassé. Le prélat veut appeler au secours. Il n'en a pas le temps. Lui-même est empoigné et jeté dans le vide. Son corps précipité de rochers en rochers vient s'écraser contre le tronc d'un sapin. La garde et les gens du château s'enfuirent, terrifiés, et, le lendemain, l'aube éclaira sinistrement le château délaissé et maudit à cause d'un si grand sacrilège. Sept jours après un chat sauvage s'aventura sur les murailles du donjon. On ne sait ce que la bête y vit : mais ce qui est certain, c'est qu'elle conserva dans sa cervelle de félin le souvenir de sa visite au château, car dès le lendemain on la vit traverser tout le plateau de Savièze, d'Ormona à Drôna, en poussant un miaou plus sauvage que jamais.

L'évêque étant donc mort, personne ne savait l'endroit où Guischard avait enfoui ses trésors et les biens de l'évêché. Or un soir de décembre, il m'arriva une singulière aventure. La bise soufflait dans les arbres nus. Des tourbillons de neige descendaient en rafales et commençaient à recouvrir le sol. J'aperçus alors, venant des bois, vers Notre-Dame de Corbelin, une vieille femme qui se traînait péniblement sous le poids d'un lourd fagot. Elle avait grand'peine à tenir contre la bourrasque et la neige lui fouettait le visage. Je l'aidai à porter son fardeau et quand elle passa près de ma maison je lui dis d'entrer. Elle accepta mon invitation et resta chez moi jusqu'au lendemain. Au moment de partir, elle me dit : « Je ne peux vous payer en argent votre hospitalité ; je vais cependant vous confier un secret que jusqu'ici je n'ai dévoilé à personne. Vous voyez les ruines du château de la Soie ? Eh bien ! dans la combe qu'elles surplombent se trouvent les trésors du vieil évêque Guischard Tavelli. La nuit de Noël, au premier coup de minuit, le rocher s'enfr'ouvre, laisse apercevoir une grotte tout illuminée et remplie de richesses ; il se referme quand la cloche sonne son dernier coup. Quiconque se trouve là alors, peut prendre tous les trésors qu'il voudra. Mais, malheur à celui qui oublierait de sortir avant que la grotte se referme. Et la vieille femme disparut, je ne sais trop comment. Je restai stupéfait de cette nouvelle. Enfin je me rendis chez le curé de St-Germain et je lui racontai ce que j'avais appris. Il m'écouta attentivement et me dit : « Mon cher Luyet, vous avez bien fait de venir me trouver ; ce que vous dites là me prouve votre probité. Cependant je ne m'engagerais pas, pour mon compte, dans cette affaire, car d'abord il n'est pas sûr que tout ce que l'on vous a raconté soit véridique. Comment notre vieil et malheureux évêque, Guischard Tavelli, eût-il pu avoir l'idée d'enfouir des biens de l'Eglise dans un lien gardé par Satan ou par ses acolytes ? Car ce n'est ni Dieu, ni ses anges, ni les âmes du Purgatoire qui prodigueraient des trésors à ceux qui, après avoir manqué la messe de minuit, s'exposeraient de plein gré à manquer encore celle du jour en restant enfermés dans la caverne. »

— Mais, répliquai-je, n'est-il pas souvent question de diables servant les saints ?
— Evidemment, mais nous ne sommes pas des saints. Et si Dieu a pu permettre que des démons obéissent à Guischard, qui nous prouve qu'il ferait de même pour nous ? Cependant je causerai de cette affaire à l'évêque et nous verrons.

Mais je n'entendis plus reparler du trésor de la Soie... »

Vingt années se sont écoulées. C'est le soir de Noël. Il fait un froid glacial en cette nuit d'hiver. La terre frileuse se cache sous la neige durcie. Les ruisseaux ne murmurent plus sous les glaces qui les figent ; les torrents dorment maintenant, cramponnés aux rochers d'où autrefois ils se précipitaient avec fracas. Le vent lui-même, après avoir refroidi la nature entière, est tombé ; c'est à peine si, de temps en temps, il exhale quelques soupirs, et frôle les arbres engourdis.

Cependant la cloche de St-Germain de Savièze vient d'appeler les fidèles à la messe de minuit. La plupart des habitants de Chandolin sont en route vers l'église. Le dernier de tous, marche Benjamin Luyet. Nul ne reconnaîtrait plus, dans le jeune homme grave de maintenant, le petit enfant rieur d'autrefois. Benjamin qui vient d'atteindre sa vingt-sixième année a perdu tous ses parents. L'adversité l'a touché.

Quoique revêtu de sa plus belle gonna a rison (veste à basques) et de ses tsazé (culottes) des jours de fêtes, il ne va pas à l'église comme tout le monde. Le jeune homme, qui se souvient du récit de son grand-père, se rend à la combe de la Soie pour retrouver le trésor caché. A un détour du chemin, il descend dans le ravin et arrive bientôt sur une petite plateforme adossée aux immenses fondations et que surplombent les ruines du château.

Benjamin attend avec anxiété le coup de minuit. Soudain, il commence à avoir peur. « Les nuits de Noël ne semblent pas favorables aux expéditions de ce genre, dit-il en lui-même. Si le ché (rocher) allait rester fermé ? Je serais obligé de revenir les mains vides et de me remettre à peiner comme les autres. Et si, au coup de minuit, il allait sortir de la caverne des démons armés de fourches... Il est vrai que, pour cela, je ne crains pas grand'chose, car je porte un vêtement cousu avec du fil bénit le jour de la Ste-Agathe. » Ce raisonnement calme, mais à moitié seulement, l'esprit du jeune homme.

A ce moment, la lune s'élève dans le ciel et jette ses rayons livides sur le rocher ; l'astre trompeur et curieux semble se moquer. Au loin éclate soudain le cri du loup qui rôde affamé dans la montagne. Une peur mystérieuse s'empare de nouveau de Benjamin Luyet. Ce n'est pas qu'il craigne les loups ; mais il est effrayé par tous ces présages qui lui apparaissent méchants. Bientôt un souffle de vent passe et soupire dans les airs. Les arbres agitent légèrement leurs branches flexibles. Au comble de la frayeur, notre homme voit des fantômes partout. A quelque distance de lui, il aperçoit l'ombre de Guischard Tavelli ; plus loin, c'est le spectre de son grand-père qui lui reproche de se trouver là en ces heures. Benjamin voudrait s'enfuir ; mais la peur, qui donne des ailes à son imagination, paralyse ses membres. Ah ! il se repent bien de n'avoir pas suivi les fidèles à St-Germain. Il serait tranquillement agenouillé dans un banc, au milieu de l'église resplendissante de lumière, tandis que, par sa faute, il se trouve maintenant dans ces lieux sinistres, entouré de bêtes féroces, de démons menaçants, de spectres horribles. Mais voila que dans la vallée s'élève le son d'une cloche. C'est celle de la cathédrale de Sion. Elle prolonge ses accords graves dans l'air pur de cette nuit d'hiver. En l'écoutant, Benjamin Luyet oublie ses terreurs et, tout fiévreux, attend. Au bout d'un moment, les sonneries des villages de St-Séverin et de Plan-Conthey se mêlent à celle de Sion. Enfin, s'élève la voix de la cloche de St-Germain. En même temps la muraille s'entr'ouvre avec fracas et une caverne éclairée par les reflets de mille feux apparaît au jeune homme qui y entre avec précaution. Il passe rapidement devant des piles de draps d'or, de tapisseries damassées et historiées, de chasubles et de chapes richement ornées. Plus loin, il trouve des crosses, des mitres entourées de perles et de brillants. Voici de longues étagères où s'alignent coupes, aiguières et plats. Ah ! quelles belles tzanes (channes) ! Il y en a de grandes et de petites, avec chaîne et sans chaîne. Toutes ont le col élégant et la panse bien arrondie, quelques-unes sont ciselées. « Il faut me hâter, » dit Benjamin. Il s'empare d'une tsanette et prestement elle s'en va rejoindre dans les profondeurs de la gonne une poignée de pierres brillantes : topazes, émeraudes et diamants. « Avant le dernier coup de cloche », répète Benjamin, et vite il plonge la main dans un coffre débordant de florins, de ducalons et de livres mauriçoises.

Le dernier coup de cloche tinte. D'un bond Benjamin est à l'entrée de la caverne, d'un autre il est dehors et roule dans la neige. Au même instant la grotte se referme.

Benjamin Luyet est sauvé. Mais quelle n'est pas sa stupéfaction et son dépit quand, en se relevant, il s'aperçoit que son habit n'a plus de basques. Car le rocher, en se refermant, a coupé presque comme au ciseau le vêtement du jeune homme et a ainsi retenu dans la grotte toutes les richesses que Benjamin Luyet y avait prises.

Et maintenant tout est redevenu silencieux au pied du château de la Soie. Le rocher a recouvré son immobilité d'auparavant, et pas une fente ne ferait soupçonner dans ses flancs l'existence d'une caverne. Benjamin Luyet s'en retourne, tête basse, vers Chandolin où les lumières des taguelins (crésus) brillent toujours. Car toutes les richesses qu'il avait désirées si ardemment ont disparu comme aux approches du matin s'envole un rêve magnifique.

Benjamin, tu y retourneras l'an prochain, avec un habit sans basques, comme on en porte dans la vallée !


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