« Tard, une nuit, mon grand-oncle Lachlan Dhu Macpherson, qui passait pour le meilleur violoneux de son temps, rentrait d’un bal où il avait fait le musicien, lorsqu’il eut à traverser l’anciennement hanté marais de Torrans. Or, il se trouvait qu’à cette époque le marais était fréquenté par un énorme bogle — un fantôme — d’un caractère des plus malicieux, qui prenait un plaisir tout particulier à malmener quiconque avait le malheur de passer par là entre le crépuscule du soir et le chant du coq au matin.
Soupçonnant fort qu’il allait, lui aussi, avoir sa part de ces mauvais traitements, mon grand-oncle se promit, en avançant, de rendre au fantôme toutes les “civilités” que celui-ci jugerait bon de lui offrir. Arrivé sur les lieux, il vit que ses soupçons étaient trop bien fondés : car qui aperçut-il, sinon le fantôme de Bogandoran, apparemment prêt à l’attendre, et si ravi de la rencontre que son rictus livide en semblait encore plus affreux.
S’avançant vers mon grand-oncle, le bogle lui planta dans la main un énorme gourdin, et, s’en étant muni d’un autre de dimensions égales, cracha dans sa paume et entama délibérément le combat. Mon grand-oncle lui rendit le salut avec autant d’entrain ; et si bien les deux adversaires jouèrent du bâton que, pendant un moment, l’issue du duel resta extrêmement incertaine. Mais, à la fin, le violoneux s’aperçut aisément que la vigueur de son opposant commençait à mollir. Cette découverte lui rendit courage : il redoubla de force, et, après une résistance acharnée — où l’un et l’autre furent rudement “manipulés” — le fantôme de Bogandoran jugea prudent d’abandonner la nuit.
« Cependant, rempli sans doute d’une grande indignation devant cette défaite éclatante, le fantôme résolut, semble-t-il, de reprendre mon grand-oncle à une autre occasion, dans des circonstances plus favorables.
Peu de temps après, comme mon grand-oncle rentrait seul d’un autre bal, dans les hauteurs du pays, il venait d’entrer dans le creux d’Auldichoish, bien connu pour ses propriétés eerie — sinistres — quand, voici ! qui se montra sur l’éminence voisine, sinon son vieil ami de Bogandoran, avançant, énorme, grand comme le pignon d’une maison, et prenant les attitudes les plus menaçantes et les plus belliqueuses.
« Vu la dangerosité du terrain où ils se trouvaient, et n’ayant aucune envie d’un second affrontement avec un adversaire de ce poids dans un endroit si peu souhaitable, le violoneux aurait volontiers remis le règlement de leurs comptes à une saison plus commode. Il prit donc l’air le plus humble du monde et tenta de passer paisiblement près de son “champion” — mais en vain.
Désireux, sans doute, de laver la honte de sa dernière déconvenue, le bogle saisit aussitôt le violoneux et essaya de toutes ses forces de le tirer vers le précipice, avec l’intention diabolique — suppose-t-on — de le noyer dans la rivière Avon en contrebas. Ce pieux dessein fut heureusement déjoué par l’intervention de quelques arbres poussant au bord du précipice, auxquels mon pauvre grand-oncle s’agrippa avec l’acharnement d’un homme qui se noie. Le fantôme, furieux de ne pouvoir l’arracher à ces arbres providentiels, et décidé coûte que coûte à se venger, se mit à maltraiter le violoneux à coups de poings et de pieds, de la façon la plus inhumaine.
« De telles grossièretés, mon honorable grand-oncle n’y était pas accoutumé ; et, exaspéré au-delà de toute mesure par les libertés que prenait Bogandoran, il résolut d’éprouver une fois encore son courage — dût-il y laisser la vie. N’ayant pour se défendre aucune autre arme que son biodag (son poignard), qu’il soupçonnait fort, vu la nature de la “constitution” de son adversaire, d’être de peu d’effet — eh bien, faute de mieux, il enfonça le biodag trois fois dans le corps du fantôme de Bogandoran.
Et quelle en fut la conséquence ? À la grande stupeur de mon courageux ancêtre, le fantôme tomba raide mort à ses pieds — et l’on ne le revit ni ne l’entendit jamais plus. »
