La légende de Carroll O’Daly au Trou Noir de Knockfierna [Ballingarry / Limerick / Irlande]

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Publié le 22 décembre 2025 Thématiques:

Knockfierna Hill
Knockfierna Hill. Source LimerickLive
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Source: Crofton Croker, Thomas / Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland (1825) (4 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Poul-duve of Knockfierna / Ballingarry / Limerick / Irlande

C’est assurément une bonne chose de n’avoir aucune crainte des fées, car sans doute elles ont alors moins de pouvoir sur vous ; mais se montrer trop familier avec elles, ou ne pas y croire du tout, c’est la plus sotte des attitudes pour un homme, une femme, ou un enfant.

On a dit vrai que « les bonnes manières ne pèsent rien » et que « la politesse ne coûte rien ». Pourtant certains esprits téméraires négligent de faire un geste de civilité — qui, quoi qu’ils en pensent, ne peut nuire ni à eux ni à personne — et, dans le même temps, se donnent du mal pour une méchanceté qui ne leur servira jamais. Tôt ou tard, ils l'apprendront, comme vous allez l’entendre à propos de Carroll O’Daly, un grand gaillard venu du Connacht, qu’on appelait « Devil Daly ».

Carroll O’Daly errait d’un lieu à l’autre, sans rien craindre. Il passait près d’un vieux cimetière ou d’un terrain des fées, à n’importe quelle heure de la nuit, aussi simplement que d’une pièce à l’autre, sans jamais faire le signe de croix ni dire : « Bonne chance à vous, messieurs ».

Or il advint qu’il voyageait un jour dans le comté de Limerick, vers la « Baalbek de l’Irlande », la vénérable ville de Kilmallock. Au pied de Knockfierna, il rattrapa un homme d’allure respectable trottant sur un poney blanc. La nuit tombait, et ils chevauchèrent côte à côte quelque temps, échangeant peu de mots, si ce n’est des salutations courtoises ; enfin, Carroll O’Daly demanda à son compagnon jusqu’où il allait.

« Pas bien loin dans votre direction, dit le paysan — car tel semblait-il — ; je ne fais que monter au sommet de cette colline. »

« Et qu’est-ce qui peut bien vous mener là-haut, à cette heure de la nuit ? » dit O’Daly.

« Eh bien, répondit le paysan, si vous voulez le savoir, ce sont les Bonnes Gens. »

« Les fées, vous voulez dire, » dit O’Daly.

« Chut ! chut ! » fit son compagnon, « ou vous pourriez le regretter. » Puis il fit quitter la route à son poney pour prendre un petit sentier qui grimpait le flanc de la montagne, souhaitant à Carroll bonne nuit et bon voyage.

« Ce gaillard-là, pensa Carroll, ne s’en va pas faire une bonne œuvre, ce soir béni ; je jurerais sur la Bible que ce n’est pas uniquement pour les fées — ou les Bonnes Gens, comme il les appelle — qu’il grimpe la montagne à pareille heure. Les fées ! reprit-il en lui-même ; un homme bien fait comme lui, courir après de minuscules loustics ? Certes, certains disent qu’elles existent, d’autres non ; mais pour ma part, je n’aurais peur ni d’une douzaine, ni de deux, si elles ne sont pas plus grandes que ce qu’on raconte. »

Tandis qu’il ressassait tout cela, O’Daly fixait la montagne, derrière laquelle la pleine lune se levait majestueusement. Sur un éperon sombre se découpant dans le disque lunaire, il aperçut la silhouette d’un homme menant un poney ; nul doute, c’était le paysan qu’il venait de quitter.

Une résolution soudaine traversa l’esprit d’O’Daly comme l’éclair : son courage et sa curiosité, échauffés par ses cogitations, montèrent à un degré de chevalerie. Marmonnant « Me voilà à tes trousses, l’ami », il mit pied à terre, attacha son cheval à un vieux aubépine, puis entama vigoureusement l’ascension.

Guidé tant bien que mal par la direction où il avait vu l’homme et le poney, il progressa, ne les revoyant que par instants, et, après près de trois heures à peiner sur un sentier pierreux et parfois marécageux, parvint à un replat herbeux au sommet. Là, il vit le poney blanc, libre, broutant paisiblement. O’Daly chercha le cavalier des yeux : nulle trace. Bientôt, près du poney, il découvrit une ouverture dans la montagne, comme la bouche d’un puits. Il se rappela alors ce qu’enfant il avait maintes fois entendu : le Poul-duve, le Trou Noir de Knockfierna ; l’entrée du château des fées, au cœur de la montagne ; et cet Ahern, arpenteur du pays, qui avait tenté d’en sonder la profondeur avec une ligne, avait été happé dedans et n’avait jamais reparu — et d’autres histoires du même tonneau.

« Bah, se dit O’Daly, contes de bonnes femmes ! Puisque j’ai grimpé si haut, je vais frapper à la porte du château pour voir si les fées sont chez elles. »

Sitôt dit, sitôt fait : saisissant un gros bloc gros, oui, plus gros que ses deux mains — il le jeta de toutes ses forces dans le Trou Noir de Knockfierna. Il l’entendit rebondir et dégringoler de roc en roc avec un fracas terrible, et il pencha la tête pour guetter s’il toucherait le fond, quand le même caillou, remontant avec la même force qu’il était descendu, vint le frapper en plein visage si rudement qu’il le renvoya dévaler le versant de Knockfierna, la tête sur les talons, d’un escarpement à l’autre, bien plus vite qu’il n’était monté.

Au matin, on trouva Carroll O’Daly étendu près de son cheval : l’arête du nez brisée — il en garda le visage défiguré à vie —, le crâne tout tailladé et meurtri, les deux yeux bouffis et noirs comme si Sir Daniel Donnelly lui avait fait le maquillage.

Carroll O’Daly ne se montra plus jamais téméraire à chevaucher seul, à la tombée du jour, près des repaires des fées ; et on ne saurait l’en blâmer. Et si d’aventure la nuit le surprenait en un lieu désert, il filait droit vers sa destination, sans poser de questions, sans tourner à droite ni à gauche, pour chercher les Bonnes Gens — ni quiconque tient leur compagnie.


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