La légende du mariage de la fée du Val des Dix [Hérémence / Hérens District / Suisse]

Publié le 25 août 2025 Thématiques: Fée , Fuite , Grotte , Mariage , Parole , Paysan , Promesse , Promesse rompue ,

Pic d'Artsinol
Pic d'Artsinol. Source Henk Monster, CC BY 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/3.0>, via Wikimedia Commons
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Source: Solandieu / Légendes Valaisannes (1919) (5 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Contrebas du Pic d'Artsinol (Grotte) / Hérémence / Hérens District / Suisse

Elle se trouve à l'entrée du Val des Dix, non loin du village de Mâche, dans une paroi de rochers abrupts où apparaissent encore les débris d'une ancienne cabane. Des éboulements, et le temps qui détruit tout, en ont rendu l'accès impraticable, ou tout au moins très dangereux.

Une tradition populaire qui s'est conservée jusqu'à nos jours, en fait l'ancienne demeure de fées qui avaient tout pouvoir sur les éléments.

Elles pouvaient, à leur gré, faire tomber la pluie, la grêle, pour endommager ou détruire les récoltes pendantes, voiler le soleil, faire geler au printemps, déchaîner les vents désastreux et détacher les avalanches meurtrières.

Elles n'étaient pas insensibles, pourtant, aux charmes de l'espèce humaine, et l'on vit plus d'une fois l'une ou l'autre de ces demi-déesses abandonner leur grotte et leurs privilèges pour prendre place dans l'humanité souffrante, au titre d'épouse et de mère de famille. Nous nous empressons du reste d'ajouter que ce ne fut pas toujours à leur entière satisfaction, ce qui n'étonnera sans doute personne.

C'est ainsi qu'une de ces fées, nommée Frisaminthe, s'éprit d'amour pour un beau luron de paysan qui, durant l'hiver, « gouvernait » le bétail dans un « mayen » situé sur le plateau dominant les rochers d'Arzinol, où se trouve la grotte du Val des Dix.

La jeune fée ne manquait pas un seul jour d'aller rendre visite à son ami, et Dieu sait quels délicieux instants ils passaient ensemble, à s'entretenir de leur pur amour et de leurs beaux rêves.

Les jours et les mois se passaient sans que le pâtre songeât à redescendre au village, quoique la provision de foin dût être depuis longtemps épuisée.

Son père conçut enfin de vives inquiétudes à ce sujet. Un matin, il prit son bâton de montagne et s'achemina, anxieux, vers l'alpe d'Arzinol. Arrivé au mayen, il visita d'abord la grange, et fut fort étonné d'y trouver encore un énorme tas de foin, paraissant à peine entamé. Ce qu'il vit à l'étable ne le satisfit pas moins : tout le bétail était là, bien tenu et en parfait embonpoint.

S'étant avancé au fond de l'étable, il aperçut un objet qui traînait dans le fumier : c'étaient les tresses de cheveux de la belle Frisaminthe ! Le vieillard les souleva avec son bâton, ce qui déplut à la jeune fée, car aussitôt tous les animaux tombèrent à terre, exténués de faim, et parurent d'une maigreur effrayante. Le tas de foin se changea en un tas de pierres, toute trace de fourrage avait disparu. On dut immédiatement faire monter au mayen plusieurs sargosses de foin pour substanter le bétail et le remettre en état de descendre au village.

Le père fit une sévère remontrance à son fils, qui, néanmoins, l'été suivant, remonta au mayen avec son troupeau.

La fée recommença ses visites amoureuses, et, peu de temps après, les deux amants se marièrent. Les noces furent splendides, toutes les fées de la grotte d'Arzinol y assistèrent, en un somptueux cortège, précédé de joyeux lutins jouant sur des chalumeaux une marche nuptiale plus douce que le chant de Philomèle, tandis que des follatons chantaient l'hymne fameux du fils de Vénus :
Hymen ! Hymen ! 0 divin Hyménée !

Le festin, où furent servis des mets si fins et si rares que le pâtre ne savait de quelle manière les porter à sa bouche, fut un vrai festin de roi ; le service était fait par douze gnomes venus des Monts de Novelly, et amis des fées d'Arzinol. Le nectar et l'ambroisie pétillaient dans des coupes d'or, la gaîté était générale.

Les fées étaient superbement vêtues de palmes de fougères et de guirlandes de lierre finement tressées ; elles portaient, sur leurs cheveux d'ébène des couronnes de lys blancs et de rhododendrons ; un parfum de chèvres-feuilles les enveloppait comme d'une essence divine, embaumant tout le délicieux bosquet où avait lieu la cérémonie. Le pauvre berger en était tout ahuri ; son visage rougeaud et ses gros habits de laine faisaient un étrange contraste dans ce milieu si sélect, auprès duquel le plus riche salon d'une mondaine eût été bien misérable.

Après le festin, les fées et les gnomes rentrèrent chez eux, emportés sur des chariots invisibles, traînés par de bons génies aux formes impalpables. Frisaminthe, seule, resta au mayen avec son époux, encore tout ébaubi de ce qu'il venait de voir.

Seule à seul, la jeune mariée dit à son époux : « Maintenant, mon cher Loïs, j'espère que notre hymen sera toujours heureux ; mais tu es homme, et nos goûts pourront peut-être n'être pas toujours les mêmes, il faudra savoir se supporter mutuellement ; mais si pourtant, il t'arrivait parfois de te fâcher, dis-moi tout ce que tu voudras, je prendrai la chose en patience et te pardonnerai, mais, de grâce, mon ami, ne me dis jamais « Fée, ! male Fée! », car c'est là une injure si grave pour nous, que je ne pourrais la supporter, et il nous en arriverait certainement malheur. »

Les années s'écoulèrent dans une lune de miel qui semblait devoir être éternelle. Deux beaux enfants étaient venus consacrer une affection sans bornes, quand un incident de peu d'importance vint tout à coup rompre la douce harmonie qui régnait dans le gentil ménage.

Un jour que Lois était parti de grand matin pour la forêt, la fée alla couper le froment qui commençait à peine à « blanchir » ; c'était, naturellement, abîmer la récolte.

Le soir étant venu, les enfants racontèrent à leur père ce que la mère avait fait pendant la journée, sans oublier la coupe de froment.

Loïs en fut si fâché qu'il fit d'amers reproches à Frisaminthe. Elle lui répondit qu'elle avait fait cela en prévision de la grêle qui allait bientôt ravager les récoltes. De plus en plus courroucé d'une telle réponse, le mari s'emporta jusqu'à dire à sa femme : « Fée ! male fée ! »

A l'ouïe de ces paroles, la fée sortit tout en colère, et ne reparut plus devant son époux, qui en conçut un profond chagrin.

Pendant l'absence de Lois, la malheureuse Frisaminthe venait chaque jour mettre tout en ordre dans la maison, peigner et laver les enfants, puis, après les avoir longuement embrassés, elle s'en allait en sanglotant.

Le père, de retour, demandait à ses enfants qui les avait ainsi soignés, à quoi les bambins répondaient que c'était maman.

Les enfants ayant demandé à leur mère pourquoi elle ne voulait pas revenir demeurer avec eux, la fée leur répondit : « Dites à papa que s'il veut que je revienne, il aille baiser ce qui est dans la cave, derrière le tonneau. »

Le mari fut enchanté d'une condition si facile à remplir, aussi s'empressa-t-il de descendre à la cave pour s'exécuter.

A peine y fut-il entré qu'un énorme serpent surgit de derrière le tonneau et allongea vers lui sa tête hideuse et gluante, comme pour recevoir un baiser.

A cette vue, le pauvre Lois, saisi d'épouvante, s'enfuit à toutes jambes et, dès ce jour, la fée ne reparut plus à la maison.

L'hiver étant venu, on trouva le froment que la fée avait moissonné vert, en parfait état de maturité. Et cette constatation lui rappelant ses torts envers son épouse, l'infortuné Loïs en fut inconsolable et mourut de chagrin.


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