Théobald, ou Ubald, que l’on nommait aussi Diebold, était un pieux évêque vivant à Gubbio, en Ombrie, au début du XIIe siècle, dans une sainteté et une ferveur extraordinaires. Sa seule présence suffisait, disait-on, à épouvanter les mauvais esprits, et, sur son ordre, ils quittaient aussitôt les corps des possédés. Tout ce qu’il possédait, il le donnait aux pauvres ; pour lui-même, il ne gardait que le strict nécessaire et une pauvre petite couche sur laquelle, durant dix-huit années, il avait souffert du feu de la fièvre.
Or Théobald avait un serviteur qui, dans ce pénible état, le soignait avec un grand amour et une fidélité parfaite, sans avoir jamais reçu d’autre récompense que le vivre et le couvert. Il se demandait parfois ce qu’il adviendrait de lui dans sa vieillesse, et comment il supporterait encore les épreuves à venir.
Théobald devina ces pensées et lui dit un jour : « Mon cher et fidèle serviteur, prends courage, et ne te laisse pas troubler par ma pauvreté, que j’ai choisie librement pour l’amour de Dieu. Le Seigneur que nous servons l’un et l’autre te rendra largement, dans le temps comme dans l’éternité, le salaire que je ne puis te payer. Cependant, afin que tu ne me quittes pas tout à fait sans récompense, lorsque je serai couché sur mon lit de mort dans mes ornements épiscopaux, prends l’anneau d’or qui est à mon pouce droit et retourne avec lui, au nom de Dieu, dans ton pays. Dieu sera ton guide et ton rémunérateur. »
Théobald mourut, comme il l’avait prédit. Son fidèle serviteur veilla seul près du corps de son saint maître et évêque ; se souvenant de ses paroles, il voulut, en pleurant et en tremblant, retirer l’anneau de son pouce. Mais quelle ne fut pas sa terreur lorsque non seulement l’anneau, mais aussi la première phalange du doigt lui resta dans la main ! Il se ressaisit pourtant et pensa que c’était là la volonté de Dieu et le signe que les paroles de son maître devaient s’accomplir.
Il prit donc la relique, la cacha soigneusement dans la pomme supérieure de son bâton, revêtit un habit de pèlerin et s’en alla courageusement à travers l’Italie, puis par les hautes Alpes. Au premier mois des foins, il arriva heureusement au bourg d’Alt-Thann. Après l’avoir traversé, il voulut encore, le même jour, gagner la Steig, c’est-à-dire la montagne lorraine, vers Urbès. Mais, accablé par la chaleur, il fut pris de fatigue et de sommeil. Il appuya son bâton contre un sapin, au milieu de la forêt qui couvrait alors les deux versants de la vallée et s’étendait au sud jusque dans la plaine, puis se coucha pour se reposer un instant à l’ombre.
Le soleil allait déjà se coucher quand il se réveilla et voulut reprendre son bâton pour poursuivre sa route. Mais — ô miracle ! — le bâton ne bougeait plus : on eût dit qu’il avait poussé avec l’arbre. Le serviteur essaya aussi en vain d’ouvrir la pomme du bâton pour en retirer la sainte relique. Saisi d’effroi, il erra dans les bois, presque désespéré de la vérité des paroles de son maître, et appela les gens de la forêt et les paysans, qui accoururent bientôt en foule pour voir le prodige.
En face du lieu où cela se passait, dans le château voisin nommé Engelbourg, résidait alors le seigneur du pays, le comte Engelhard, ou Frédéric le Jeune, de Ferrette. Regardant par la fenêtre de sa chambre, il aperçut trois lumières éclatantes flotter au-dessus d’un grand sapin dans la forêt. Il pensa aussitôt qu’un événement étrange devait s’y être produit et, avant même l’aube, il se rendit sur place avec toute sa suite. Il y trouva une foule de gens venus de près et de loin autour de l’arbre. Après avoir entendu le pèlerin, triste et bouleversé, lui raconter toute l’histoire, le comte comprit avec ses clercs que ce miracle était un signe du ciel.
Il ordonna alors à toute l’assemblée de s’agenouiller ; puis, après avoir prié à haute voix, il fit vœu d’élever à la gloire de Dieu et de saint Théobald une chapelle ou petite église sur ce lieu, afin d’y exposer la relique à la vénération de tous. À peine ce vœu prononcé avec foi, il saisit le bâton, qui aussitôt se laissa prendre et s’ouvrit.
La sainte relique fut d’abord conservée dans l’église paroissiale d’Alt-Thann, puis portée dans la chapelle nouvellement construite, à l’endroit où s’éleva plus tard le merveilleux minster.
Le comte garda longtemps le pèlerin dans son château, puis le laissa enfin repartir vers sa patrie, chargé de riches présents.
Les miracles opérés par la relique attirèrent des pèlerins toujours plus nombreux, venus de toutes les contrées, jusqu’aux îles de la mer du Nord. Peu à peu, toute la forêt à l’entrée de la vallée fut défrichée, des maisons furent bâties, et la ville de Neu-Thann, aujourd’hui simplement Thann, vit le jour. En souvenir de cet événement merveilleux, elle porte un sapin dans ses armoiries ; et même les monnaies qui y furent frappées de 1418 à 1628 montrent un sapin.