Il y a environ trois cents ans, Ewen Maclaine de Lochbuy, dans l’île de Mull, étant engagé dans une querelle avec un chef voisin. On fixa un jour pour trancher l’affaire à l’épée. Avant que ce jour n’arrive, Lochbuy consulta une sorcière célèbre sur l’issue de la querelle. La sorcière déclara que si, le matin venu, la femme de Lochbuy donnait à lui et à ses hommes à manger sans qu’on le lui demande, il serait victorieux ; sinon, le résultat serait l’inverse. Réponse décourageante pour le malheureux, car sa femme était connue pour être une vraie mégère.
Le matin fatal arriva, l’heure de rencontrer l’ennemi approchait, et l’on ne voyait toujours aucun signe de nourriture pour Lochbuy et ses hommes. Finalement, le malheureux dut demander à sa femme de leur donner à manger. Elle posa devant eux du caillé — mais sans cuillères. Quand le mari demanda comment ils étaient censés le manger, elle répondit qu’ils n’avaient qu’à se faire des becs de poule. Les hommes mangèrent le caillé tant bien que mal avec les mains ; mais Lochbuy, lui, n’en mangea pas.
Après s’être battu avec le plus grand courage dans l’affrontement sanglant qui suivit, il tomba, couvert de blessures, laissant sa femme à l’exécration du peuple. Dans la région, on la connaît encore sous le nom de Corr-dhu, c’est-à-dire la Grue noire.
Mais les malheurs que cette femme infligea au malchanceux Lochbuy ne s’arrêtèrent pas à sa mort : il mourut à jeun, et son fantôme est fréquemment aperçu, encore aujourd’hui, montant le même cheval que celui sur lequel il était lorsque la mort le frappa. C’était un petit poney, très soigné, vif et alerte, isabelle ou couleur de souris, auquel le laird était fort attaché et qu’il montait depuis de longues années. Dans l’île de Mull, on en décrit l’apparence aussi précisément qu’on décrirait n’importe quel cheval à Newmarket. Les connaisseurs reconnaissent les empreintes de ses fers, et le cliquetis de son mors se distingue dans la nuit la plus noire. Il n’est pas difficile sur la route : il file à la même vitesse en montée qu’en descente. Son cavalier, voué à un destin cruel, porte toujours le même manteau vert qui le couvrait lors de son dernier combat ; et il se distingue surtout par la petitesse de sa tête — particularité dont, soupçonnons-nous, les savants disciples de Spurzheim n’ont pas encore eu la sagacité de déduire qu’elle annonçait un talent extraordinaire et une persévérance incomparable dans l’art de monter à cheval.
Cela fait maintenant plus de trois cents ans qu’Ewen-a-chin-vig (en anglais Hugh of the Little Head, « Hugh à la petite tête ») est tombé au champ d’honneur ; pourtant, ni la vigueur du cheval ni celle du cavalier ne semblent diminuées. Sa tâche funèbre a toujours été d’assister aux derniers instants de chaque membre de sa tribu et d’escorter l’esprit du défunt dans son long et rude voyage. On l’a vu dans les Hébrides les plus reculées ; et, lors de ces missions, il a même trouvé le chemin de l’Irlande bien avant l’invention de la navigation à vapeur. Il y a environ un siècle, il prit en affection un jeune homme de sa lignée et lui fit souvent l’honneur de le placer derrière lui sur la selle. Il conversa avec lui et lui prédit bien des choses touchant le destin de ses descendants — prédictions qui, sans aucun doute, se sont accomplies depuis.
Bien des longues nuits d’hiver, j’ai écouté le récit des exploits d’Ewen-a-chin-vig, fidèle et infatigable gardien de son antique famille à l’heure de sa dernière et plus grande épreuve : un exemple digne d’être imité par tout chef — peut-être même pas indigne de l’attention de Glengarry lui-même.
Il y a une douzaine d’années, quelques signes de déclin chez Ewen causèrent une vive inquiétude parmi ses amis. Il aborda l’un des siens (car on ne l’a jamais vu s’adresser à d’autres), lui serra cordialement la main, puis tenta de le hisser derrière lui sur la selle ; mais l’impoli lourdaud refusa cet honneur. Ewen lutta de toutes ses forces ; mais le rustre était un grand gaillard, robuste, maladroit, et s’ancrait au sol de tout son poids. Il reconnut pourtant franchement que son chef l’aurait emporté, si un bouleau voisin ne lui avait permis de passer son bras gauche autour du tronc pour se retenir.
La lutte devint très vive, et l’arbre fut réellement tordu comme un osier — des milliers peuvent en témoigner, qui l’ont vu comme moi. Finalement, pourtant, Ewen perdit sa place pour la première fois ; et, à l’instant où le poney se sentit maître de lui-même, il partit avec la rapidité de l’éclair. Ewen se lança aussitôt à sa poursuite, tandis que le villageois essoufflé regagnait sa maison au plus vite. L’opinion générale fut qu’Ewen eut beaucoup de peine à rattraper le cheval ; mais je suis heureux d’apprendre qu’on l’a vu récemment, chevauchant le vieux poney couleur de souris, sans le moindre changement ni chez l’un ni chez l’autre. Puissent-ils continuer ainsi longtemps !
Ceux qui, par piété ou par curiosité, ont visité l’île sacrée d’Iona, se souviennent sans doute d’avoir vu le guide montrer le tombeau d’Ewen, où sa figure à cheval est très élégamment sculptée en haut-relief ; et, à ces occasions, on raconte beaucoup des faits rapportés ci-dessus.
