La légende de Georgette et d'Eric [Codolet (Gard)]

Publié le 23 juin 2024 Thématiques: Amour , Amour impossible , Ange , Bateau , Conversion , Fleuve | Ruisseau | RIvière , Jeunes gens , Légende chrétienne , Mariage , Noblesse , Protestant , Résurrection , Tempête ,

Sauvetage des Eaux
Sauvetage des Eaux. Source Dall-E 3
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Source: Balleydier, Alphonse / Les Bords du Rhône de Lyon à la mer: chroniques, légendes (1843) (5 minutes)
Contributeur: Fabien
Lieu: Une maison au bord du Rhône à Codolet / Codolet / Gard / France

Un jour, de l'an de grâce 1684, les bons habitants de Codelet, trouvèrent sur les bords du Rhône une cabane poussée pendant la nuit, comme un champignon durant une pluie d'automne.
Ils furent étrangement surpris; plus étonnés ils furent encore, lorsque autour de cette maisonnette, à l'approche du soir, ils aperçurent un grand jeune homme pâle, cherchant à cacher son beau visage dans une énorme barbe blonde, que les lions le plus à la mode, envieraient bien certainement aujourd'hui.

Quand la nuit était silencieuse, et que le Rhône, amoureusement caressé par la brise, se taisait pour laisser dormir la terre, on entendait autour de cette cabane isolée, un bruit qui ressemblait à des voix de douleur et de désespoir.
Parfois, à l'heure du soir, des chants tristes comme les cantiques des morts, se mêlaient à la cloche du village qui sonnait la salutation angélique.
D'autres fois encore, des chansons d'amour et de fête traversaient dans les airs, le glas sinistre qui demandait aux hommes, une prière pour les agonisants.

Bien souvent, à minuit, à la pâle clarté de la lune, et à travers les croix noires du cimetière, on aperçut une ombre d'homme à genoux sur le bord des tombes. Or, toutes ces choses étaient grandement merveilleuses. Un soir, le plus pauvre habitant du village revint à son logis, les mains pleines d'or; il avait rencontré en son chemin le pâle jeune homme, et le jeune homme pâle lui avait jeté sa bourse, en disant : Tiens, mon ami, vas prier Dieu pour moi.

Le jour, le soleil cherchait en vain à visiter la mystérieuse cabane, portes et fenêtres étaient fermées.

Le dimanche matin, cependant, l'étranger se rendait à l'église, pour assister dévotement, à la sainte messe.
Malgré cette manifestation religieuse, M. le curé et les campagnards étaient persuadés, qu'ils avaient un fils de Satan pour paroissien, à tel point, que le pauvre enrichi faillit mourir de faim, ne trouvant pas à changer son or, contre du cuivre.
Cet or, disait-on, sentait le soufre et brûlait les doigts.

Un jour advint où l'étranger ne parut plus. Sa place à l'église fut déserte, la croix du cimetière délaissée. Plus de chansons d'amour et de fête, plus de cantiques à Dieu, plus rien..... qu'un silence glacé comme celui de la mort.

Hélas! le pauvre jeune homme succombait à la peine secrète qui dévorait son cœur, peine affreuse qui se révèle tout entière, dans cette lettre qu'il écrivit, alors qu'il crut mourir :

« Georgette, adieu! Quand vous recevrez cette a lettre, celui qui vous aimait tant n'existera plus. J'étais si bien près de vous, pauvre amie! Cependant j'ai dû vous fuir; j'ai dû fuir votre voix si douce! votre regard si beau! J'ai dû vous fuir tout entière, Georgette, pour résister aux charmes qui m'enlaçaient près de vous comme dans un cercle de feu.
Mon Dieu! mon Dieu! j'étais si bien près de vous. Pourquoi ce Dieu bon vous a-t-il fait aussi belle? Pourquoi donc entre vous qui êtes si belle, et moi qui vous aime tant! pourquoi l'erreur des hommes orgueilleux, s'est-elle glissée comme le premier serpent de la création, dans une pensée religieuse? Georgette de Saint-Martin, vous êtes luthérienne! moi je suis catholique!
Une barrière infranchissable nous séparait, je craignais de la voir s'abaisser devant notre amour, voilà pourquoi je vous ai quittée.
Pardonnez-moi, Georgette, adieu! je vais mourir. Adieu, belle amie! après le salut de mon âme, c'est vous que j'aimais le mieux au monde. J'aurais voulu posséder cent vies pour vous les donner toutes.
Au prix de toutes les joies que la naissance et la fortune me destinaient, j'aurais voulu acheter pour vous toutes les parts de bonheur que le ciel promet à la terre.
Oh! comme je vous aimais! je vous aimais comme on doit aimer les anges. Encore adieu, Georgette, nous nous retrouverons un jour, car là-haut, où l'on m'attend, je prierai Dieu si bien, qu'il fera luire à vos yeux, un reflet de sa divine vérité.
Alors, ma bien-aimée, quand ton heure dernière aura sonné, tu viendras chercher en ma tombe, l'anneau nuptial qui doit nous unir à jamais dans la vie céleste. Pour la dernière fois, adieu!
ERIC DE SAINTE-CÉSANNE. »

Dans ce temps-là, Louis XIV révoqua l'édit de Nantes.
Beaucoup de sectaires transportèrent leur croyance, les uns dans les montagnes des Cévennes, les autres à l'étranger.
Le baron de Saint-Martin fut de ceux-là. Il s'embarqua sur le Rhône, à Lyon, pour se rendre à Marseille et de là en Italie. Sa fille, Georgette, était si véritablement belle que ce ne fut partout, sur leur chemin, qu'éloges et acclamations.

Le voyage fut des plus heureux jusqu'à Valence; mais pendant la nuit, le ciel se couvrit de gros nuages noirs, le tonnerre gronda bien fort, et le mistral, se levant furieux, souffla sur le fleuve de grosses vagues blanches qui sautaient comme des moutons.
Or, toutes ces choses, de sinistre présage, n'effrayèrent aucunement le seigneur de Saint-Martin.

Vieux soldat, le baron n'était pas huguenot à reculer devant aucun danger, lui qui si souvent avait bravé la mort.
Il partit donc de Valence en fredonnant le cantique de Luther; mais le mistral, au Saint-Esprit, redoubla de fureur et devint affreux à Saint-Estève.....

Alors, les mariniers se signèrent en bons et fervents catholiques.
– Croyez-vous à Dieu ? demandèrent-ils au fugitif.
– Certainement, j'y crois, répondit le baron.
– Eh bien! il est temps, faites votre acte de contrition.

A peine avaient-ils achevé cette salutaire exhortation, qu'une vague énorme s'élança dans la barque, et vieillard et jeune fille et mariniers disparurent aussitôt dans l'abîme.

Mais sur la rive droite du fleuve un jeune homme veillait; au cri de la jeune fille, il s'élança dans les vagues, au secours des naufragés ; quelques instants après, il déposait un corps de femme sur le rivage.

– Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il: vous ne me l'auriez donc rendue que pour me la reprendre? C'était Eric, c'était Georgette.

Mon Dieu! mon Dieu! reprit Eric, au nom de votre auguste Mère que vous nous avez donnée pour mère, au nom de votre divin Fils, rendez-la moi, mon Dieu! pour que je vous la rende à mon tour catholique et réconciliée avec votre sainte église.

Cette prière fut si fervente, qu'un ange aux blanches ailes, descendit du ciel; il apposa ses lèvres aux lèvres d'Eric, et recueillant son oraison la porta à la glorieuse et immaculée Vierge, qui la remit elle-même à son Fils divin.

Point ne mourut la belle Georgette.

Dix mois après cet événement, l'enfant du noble baron de Saint-Martin abjura la foi de Luther et fille de Jésus-Christ le matin, elle devint le soir, épouse du très haut et très puissant seigneur Eric de Sainte-Césanne.

Le lendemain de ce jour-là, les deux époux partirent pour Paris, laissant à la plus pauvre famille du village la petite masure blanche et le champ qui l'avoisine.


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