La légende du moine de Heisterbach [Königswinter / Rhénanie-du-Nord-Westphalie / Allemagne]

Published on March 22, 2023 Themes: Abbaye | Monastère , Chant , Dieu , Foret , Légende chrétienne , Moine , Mort , Oiseau , Prière , Temps qui passe , 56 vues

Abbaye de Heisterbach
Tohma, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
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Source: Kiefer F.J. / Légendes et traditions du Rhin de Bâle à Rotterdam (2 minutes)
Location: Abbaye de Heisterbach / Königswinter / Rhénanie-du-Nord-Westphalie / Allemagne

Parmi les moines du couvent de Heisterbach se distinguait, par son savoir et par l'étude assidue de l'écriture sainte, frère Aloyse. Tout le monde et même l'abbé venaient puiser à cette source de sapience, lorsqu'il s'agissait d'expliquer quelque passage obscur des saints Pères ou des livres sacrés; car nul autre ne savait, comme lui, en expliquer le sens, et en ôter jusqu'aux moindres traces de doute.

Un seul point lui était toujours resté obscur à lui-même, et ce point-là demeurait le sujet constant de ses méditations; c'étaient les paroles de l'Apôtre St. Pierre: "Mille ans ne sont qu'un jour devant le Seigneur" qui tourmentaient sans cesse l'esprit du moine. Souvent il passait des jours entiers dans sa cellule, scrutant le mystère de ces paroles; mais à mesure qu'il tâchait d'en pénétrer le sens, ses doutes se multipliaient et son incrédulité grandissait. Ses idées se brouillaient parfois au point, que les autres frères craignirent qu'il ne finît par avoir l'esprit dérangé.

Plongé dans ses méditations, il s'était couché sous un arbre de la forêt voisine et s'y était endormi. La cloche des vêpres l'éveilla enfin, et lui rappela qu'il était plus que temps de retourner au couvent. Il fut étonné de ce qu'au lieu du frère servant qu'il connaissait, un autre lui vint ouvrir la porte. Mais Aloyse ne mit aucune importance à ce changement; car, entendant déjà le chant des frères s'élever dans l'église, il se dépêcha d'aller à sa place habituelle, Mais son siège était occupé; un moine qui lui était entièrement inconnu, y était, et celui-ci voyait Aloyse être aussi étonné qu'il l'était déjà lui-même.

Aloyse vit alors avec un étonnement de plus en plus grand que tous les autres moines lui étaient inconnus, et ceux-ci n'étaient pas moins surpris de le voir. Cependant les chants cessèrent et l'on demanda au dernier venu qui il était et ce qu'il voulait? Il déclina son nom; et comme il soutenait appartenir au couvent, les pieux frères le considéraient avec plus de surprise encore, et ils étaient sur le point de le croire aliéné.

Finalement l'un d'entr'eux se souvint avoir lu dans les annales du couvent que --- plusieurs siècles avant cette époque avait vécu dans cette abbaye certain Aloyse distingué par son profond savoir, et qu'il avait disparu sans laisser de traces après lui, s'étant allé promener au bois. Aloyse nomma ensuite l'abbé qui l'avait reçu au couvent, et désigna le temps qu'il y avait passé; on fit des recherches dans les archives, et toutes les circonstances démontrèrent qu'Aloyse était ressuscité. Durant le temps de son sommeil qui avait paru au sceptique n'avoir été que de quelques heures, trois siècles s'étaient écoulés; le Ciel avait fait ce miracle pour montrer aux hommes qu'ils ne doivent point approfondir les paroles de l'Ecriture sainte ni en faire un objet de doute, mais qu'ils doivent y ajouter une foi d'enfant.

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Available languages: English Français Deutsch
Source: Frary, Marie Hariette / The sunken city, and other stories (6 minutes)
Contributeur: Fabien
Location: Abbaye de Heisterbach / Königswinter / Rhénanie-du-Nord-Westphalie / Allemagne

La légende de l’oiseau du Paradis

Il vivait autrefois, au monastère de Heisterbach, un moine bienveillant, d’une grande érudition et de manières simples.
Il avait étudié durant de longues années afin de résoudre certains doutes qui le tourmentaient.

Il avait observé que les hommes finissent par se lasser même des meilleures choses.
Ils désirent contempler de nouveaux paysages, entendre de nouvelles musiques et goûter de nouveaux mets.

— Je me demande s’il en sera de même au Ciel, se disait-il.
Ne finirons-nous pas par nous lasser des beautés et des joies célestes au cours de l’incessante succession des siècles ?

Cette question le troublait profondément, mais il ne parvenait pas à lui trouver une réponse satisfaisante.
Fatigué par ce doute, il décida de le chasser de son esprit, si cela lui était possible.
Par une magnifique matinée d’été baignée de soleil, il dirigea donc ses pas vers les bois qui s’étendaient à des lieues derrière le monastère.

C’était l’une de ces matinées qui font éprouver le bonheur d’être en vie.
Des nuages argentés flottaient comme de grands navires blancs dans le ciel bleu.
Une douce brise jouait parmi les branches des arbres.
Les fleurs s’épanouissaient et, partout, les oiseaux chantaient joyeusement.

La terre semblait répandre la paix et la joie sur l’humanité tout entière.
La beauté et les bienfaits se manifestaient en tous lieux.
Pourtant, malgré tout ce qui aurait dû le réjouir, Alfus n’était pas satisfait.
Son cœur demeurait inquiet.

— Hélas ! soupira-t-il.
Comme tout a changé !
L’enthousiasme avec lequel je contemplais autrefois ce ravissant paysage a disparu.
Il ne m’accueille plus avec la beauté d’autrefois.
Pourquoi doit-il en être ainsi ?

Tout en méditant cette pensée, Alfus poursuivit sa marche sans prêter attention au chemin qu’il empruntait.
Les heures passèrent, et il continua d’avancer jusqu’à ce que, gagné par la fatigue, il décidât enfin de se reposer.
Il s’assit sur un talus couvert de mousse et se mit à regarder autour de lui.

C’était un lieu magnifique, qu’il n’avait encore jamais visité, bien qu’il se crût familier de chaque recoin de la forêt.
Les arbres étaient hauts et couverts de feuillage.
Leurs branches s’étendaient au-dessus de lui en formant de belles voûtes.
À ses pieds poussaient de délicates fougères et des fleurs sauvages de toutes les couleurs.
Il entendait le bourdonnement assoupissant d’une abeille et voyait un magnifique papillon voltiger de fleur en fleur.

Son émerveillement s’éveilla.
Il lui semblait découvrir une beauté nouvelle dans tout ce qui l’entourait, et il oublia sa fatigue.
Soudain, il entendit le chant d’un oiseau, le plus doux qu’il eût jamais entendu.
Il leva les yeux et aperçut l’oiseau posé sur un arbre voisin.
Celui-ci semblait répandre son chant en une longue mélodie de bonheur parfait.
Elle était si émouvante et si belle qu’Alfus ne pouvait croire qu’elle appartînt à ce monde.

Empli d’un ravissement intense, le moine s’adossa au talus moussu et écouta la mélodie.
Le chant ne dura qu’un instant et cessa aussi soudainement qu’il avait commencé.
Alfus désirait ardemment l’entendre de nouveau.
Il chercha l’oiseau du regard et attendit, mais celui-ci avait disparu.
Tout autour de lui était silencieux.
Même la brise semblait avoir cessé de faire frémir les feuilles des arbres.
Le moine se releva lentement et reprit le chemin du monastère à travers les bois.

Mais comme tout lui semblait changé !
Se pouvait-il qu’il eût pénétré dans une partie de la forêt qu’il n’avait encore jamais visitée ?
Lui-même ne paraissait plus être le même.
Ses pas étaient devenus hésitants et lents, et son corps tout entier semblait faible et raide.
Lorsqu’il regarda sa barbe, il vit qu’elle avait blanchi.

Il poursuivit sa route, frappé de stupeur.
Les arbres semblaient avoir beaucoup grandi depuis son entrée dans la forêt.
Même les buissons étaient devenus de grands arbres.
Il se demanda s’il rêvait ou s’il avait perdu la raison.

Lentement et péniblement, il se fraya un passage à travers la forêt épaisse.
Après plusieurs heures de marche, il atteignit enfin la campagne découverte.
Il leva les yeux avec empressement vers le monastère, mais celui-ci avait également changé.
Il paraissait plus ancien, plus gris et plus vaste qu’auparavant.
On lui avait ajouté une nouvelle aile, et la porte d’entrée n’était plus celle qui se dressait là lorsqu’il était parti le matin même.
Tout semblait avoir vieilli.

Que pouvait-il donc s’être produit ?
Il ne s’était absenté que quelques heures, et pourtant le monde entier avait changé.
Il lui semblait avoir été transporté dans un autre siècle.
Alfus passa la main devant ses yeux, comme pour éclaircir sa vue, puis reprit anxieusement sa marche.
En passant devant la fontaine du village, il aperçut plusieurs femmes qui lavaient du linge, mais aucune ne lui était connue ; pourtant, il connaissait chaque homme, chaque femme et chaque enfant à des lieues à la ronde.
D’où venaient donc tous ces visages étrangers ?

— Regardez ! s’écria l’une des femmes tandis que le vieillard passait devant elles.
Cet ancien moine porte l’habit de notre ordre, mais son visage m’est inconnu.
Je ne l’ai jamais vu auparavant.
Qui peut-il être ?

Alfus ne prêta aucune attention à cette étrange remarque.
Il hâta seulement le pas.
Il commençait à douter de ses propres sens.
Il se rendit directement à la porte du monastère, mais celle-ci était beaucoup plus grande qu’au moment de son départ.
Il fit sonner la cloche.
Même sa voix n’était plus la même.
Le carillon argentin qu’il connaissait avait laissé place au tintement rude d’une cloche beaucoup plus imposante.

Enfin, un jeune moine vint lui ouvrir.
Alfus demeura stupéfait.
C’était un inconnu, un homme qu’il n’avait encore jamais vu.
Il le contempla sans pouvoir prononcer un mot.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il enfin.
Pourquoi tout est-il si différent ?
Où est frère Antoine ?
Pourquoi ne vient-il pas ouvrir la porte, comme à son habitude ?

— Frère Antoine ! s’exclama le moine.
Il n’existe personne de ce nom ici.
Je suis le frère portier, et nul autre que moi n’a ouvert cette porte au cours des vingt dernières années.

Durant un instant, le pauvre Alfus demeura sur le seuil comme pétrifié.
Il aperçut alors deux moines qui avançaient lentement dans le corridor.
Eux aussi lui étaient inconnus, mais il tendit la main et saisit l’un d’eux par sa robe.

— Mes frères, s’écria-t-il avec angoisse, je vous en supplie, parlez !
Dites-moi ce qui s’est passé.
Il y a quelques heures à peine, j’ai quitté le monastère pour faire une paisible promenade dans les bois, et maintenant que je reviens, voici que tout est changé.
Où est l’abbé ?
Où sont mes compagnons ?
N’y a-t-il donc personne ici qui se souvienne d’Alfus ?

— Alfus… Alfus…, répéta pensivement l’un des moines.
Personne n’a porté ce nom ici depuis cent ans.
Il y avait autrefois dans ce monastère un homme ainsi nommé, mais il disparut il y a bien longtemps.
Je me souviens d’avoir entendu parler de lui lorsque j’étais encore enfant, mais je ne saurais dire si cette histoire est vraie.

— Un matin, comme il avait souvent coutume de le faire, poursuivit le moine, il partit seul se promener dans la forêt, et personne n’entendit plus jamais parler de lui.
Jour après jour, les moines le cherchèrent dans les bois, mais ils ne retrouvèrent aucune trace de son passage.
Il semblait s’être évanoui de la surface de la terre.
L’abbé pensa que Dieu avait dû l’emporter au Ciel dans un char de feu, comme le prophète Élie.
C’était, en vérité, un homme d’une grande sainteté.
Mais tout cela se produisit il y a si longtemps qu’il ne s’agit peut-être que d’une histoire.

À ces paroles, une lumière soudaine parut illuminer le visage du pauvre Alfus.
Il tomba à genoux et joignit ses mains tremblantes comme pour prier.

— Je comprends maintenant, ô mon Dieu, que mille années sont à Tes yeux comme un seul jour.
Un siècle entier s’est écoulé pendant que je retenais mon souffle pour écouter le chant de l’oiseau, de l’oiseau qui chante aux portes du Paradis.
Pardonne mes doutes, Seigneur, et accorde-moi d’entrer dans Ton repos.

Tandis que les moines observaient Alfus, ils virent une paix profonde se répandre sur son visage.
Un sourire radieux se dessina sur ses lèvres.
Il se laissa doucement retomber sur un banc, et les moines émerveillés se pressèrent autour de lui.
À leur grande surprise, cependant, il ne bougea pas.
Lorsqu’ils l’examinèrent de plus près, ils comprirent que son âme pure s’était envolée vers sa demeure céleste, afin d’y goûter, durant des siècles sans fin, un bonheur qui ne changerait jamais.


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