L’un des hommes les meilleurs, les plus honnêtes et les plus travailleurs qui soient est John Kearns d’Irishtown. Alors qu’il tirait du sable, avec un cheval bien entretenu, pour des travaux d’aménagement à l’église Star of the Sea, il posa la question suivante au surveillant :
— Avez-vous déjà entendu comment on appelait cet endroit, il y a quarante ans ?
L’homme avoua que non.
— Eh bien, on l’appelait Scald Hill, avant que le doyen O’Connell, curé de la paroisse, n’obtienne le terrain de l’honorable Sydney Herbert, et qu’il ne bâtisse la Star. Et je vais vous dire encore plus étrange : c’est ici qu’eut lieu la grande Bataille des Chats, il y a longtemps, quand le père Corrigan était vicaire, avant que la paroisse ne soit divisée en trois : Donnybrook, Haddington Road et Irishtown.
C’était une information que le surveillant et ses hommes n’avaient jamais entendue. Ils pressèrent donc John Kearns de raconter, et tous écoutèrent avec attention.
— Eh bien, un beau soir d’été, vers le crépuscule, le père Corrigan revenait d’aller voir un malade à Irishtown, en suivant Simonscourt Road — c’était un endroit solitaire alors, avec peu de maisons. Il remarqua un nombre extraordinaire de chats qui avançaient en miaulant, comme s’ils grognaient entre eux. Il se demanda d’où ils venaient, mais il vit bien qu’ils allaient tous dans la même direction.
— Quand il arriva à Scald Hill, il trouva l’endroit couvert d’autres chats, et il en arrivait encore de tous côtés. Alors ils se mirent à pousser des hurlements et des cris terribles. Il trouva ça vraiment bien étrange, mais il était fatigué et rentra se coucher. À peine chez lui, le vacarme continua à un tel point qu’il ne put fermer l’œil jusqu’après minuit. Puis le tumulte sembla cesser ; il s’endormit et ne se réveilla qu’au matin.
— C’est vrai que tout Irishtown avait entendu le vacarme, comme le père Corrigan. Mais, tôt le lendemain, on vint lui dire que tout Scald Hill était couvert de cadavres de chats. Ils s’étaient livrés bataille pendant la nuit, et s’étaient tués par tas ; aucun d’entre eux, qu’on sache, n’avait quitté l’endroit vivant. Il y en avait tant qu’il fallut six charrettes de la brasserie Haig pour les enlever et les enterrer dans la journée. Et jamais on n’avait vu pareille bataille, ni avant ni depuis : les chats étaient venus de toutes les parties de l’Irlande.
C’était, de fait, une histoire stupéfiante. Mais un des auditeurs demanda comment John Kearns pouvait prouver que les chats venaient de toute l’Irlande.
— Je vais vous dire pourquoi, répondit-il. On en a trouvé un avec un collier de laiton autour du cou, et le nom d’une dame de Galway y était gravé. Alors, vous pensez bien : si celui-là venait de si loin, d’autres ont forcément pu venir d’aussi loin, voire davantage.
Que cette déduction suffise ou non à établir la conclusion peut se discuter. Mais consigner un tel récit — remontant au début du siècle et parvenu jusqu’à sa fin — ajoute une pièce de plus à ces étranges traditions populaires d’autrefois, qui s’effacent aujourd’hui à toute vitesse de la mémoire et de l’attention des amateurs de folklore.