« Il vivait à Fiesole un magicien nommé Genzio, qui était homme le jour et femme la nuit ; mais, sous son aspect masculin, il aimait à parcourir campagnes, villes et montagnes, rivières et plaines — surtout là où se trouvaient des chevaux, qu’il adorait, ainsi que tout bétail. Il savait d’ailleurs les représenter en artiste d’un rare talent. Et toutes les jeunes filles de Fiesole adoraient Genzio, parce qu’il avait pris leurs photographies. » (Le paysan toscan moyen n’a aucune idée que la photographie n’est pas aussi ancienne que les Tarquins.)
Un jour qu’il était plongé dans ses pensées, au jardin, il fut tiré de sa rêverie par une léger frôlement. Relevant la tête, il vit une très belle jeune fille blonde qui, visiblement en grand désarroi, sollicitait la permission de le consulter. Mais il répondit :
« Ma fille, il ne se peut
Que tu marches seule avec moi,
Ta mère ne jugerait pas bon
Que tu restes chez moi à causer :
Car je ne suis pas seulement un homme,
Je suis de plus un magicien ;
Des gens comme moi, prends garde,
Ne tombe pas dans le piège d’un sorcier. »
Elle tenait à la main de la paille qu’elle tressait ; au dernier mot de Genzio, la paille se changea en un magnifique vase de fleurs, dont le parfum exquis se répandit au loin. La jeune fille en demeura stupéfaite, puis ajouta :
« Vraiment, je n’aurais jamais cru, bon seigneur,
Que vous fussiez un enchanteur ;
Mais si c’est le cas, tant mieux pour moi,
Cela vaut mieux pour mon besoin.
Accordez-moi de venir un temps chez vous ;
Quand vous m’aurez entendue,
Vous ne me chasserez pas. »
Elle poursuivit :
« Sorcier, tu dois savoir
Le mal que commettent les hommes ici-bas,
Et comment ces Medici, seigneurs de la ville — hélas ! —
Et maîtres de tout alentour,
Abusent de leur pouvoir partout ;
Pouvoir qu’aucune loi ne retient.
De leur part, je dois endurer un grand tort ! »
Genzio lui dit alors de revenir en secret, de nuit. Lorsqu’elle revint, elle fut surprise d’être reçue par une belle fata (fée). Elle raconta comment les Médicis avaient emprisonné son père, le menaçant de mort à moins qu’elle ne se livrât à leur seigneur Cosme ; et que cette nuit était le dernier délai.
Après l’avoir écoutée, Genzio répondit : « Reste ici en paix ; je pourvoirai à tout. » La jeune fille demeura donc chez lui ; Genzio, lui, se rendit au castello de la demoiselle et prit sa propre apparence : sa mère même l’aurait prise pour sa fille — pas un cheveu d’or ne manquait. À minuit, les gardes et sgherri des Médicis vinrent l’emmener vers leur maître.
Lorsqu’il parut devant Cosme, celui-ci la contempla avec admiration — qui tourna bien vite en stupeur et en effroi. Car, de jeune fille d’une beauté resplendissante, elle devint un très grand homme, majestueux, d’un maintien imposant, à la longue barbe noire bouclée, vêtu de larges robes sombres, la tête ceinte d’un cercle d’or surmonté d’une étoile d’éclat aveuglant. D’une voix qui inspirait la crainte, il dit en désignant le grand-duc :
« Prince mauvais, corrompu, trois fois maudit ! Jusqu’où iras-tu dans cette voie, pour laisser derrière toi un nom qui sera, pour toi et les tiens, un éternel témoignage d’ignominie ? Toi qui devrais être le père et le protecteur de tes serviteurs, tu es devenu leur fléau et leur traître. Encore un peu, et les jours mauvais fondront sur toi : il y aura des lamentations dans tes palais et du remords dans ton cœur, et, par toute la Chrétienté, on te nommera l’Infâme. Cependant, pour différer de quelques jours ton châtiment, je t’ordonne à l’instant de libérer le père de cette jeune fille et la jeune fille elle-même, et de leur accorder ample réparation du tort subi. Si tu refuses, malheur à toi : à l’instant même, tu mourras. »
Alors Cosme de Médicis, frappé de terreur mortelle et de remords, fit ce que Genzio exigeait ; et la demoiselle retrouva la paix et une grande prospérité.


