Il n’est guère de lac profond en Irlande qui ne soit réputé abriter un monstre grossier, rarement aperçu à la surface, mais souvent deviné en mouvement bien au-dessous, dans les profondeurs. L’imagination des paysans s’exerce volontiers à en deviner la forme exacte : on la suppose différente de celle de tout habitant connu des eaux. Et comme le mystère entoure ses habitudes, le Peistha est redouté comme un démon malfaisant, toujours porté au mal, surtout contre l’espèce humaine.
Les bateliers jettent plus d’un regard furtif vers le fond, de peur qu’il ne s’approche à portée de leurs rames : ils tiennent fort à lui laisser une large distance. La moindre hostilité de leur part risquerait de provoquer une dangereuse riposte ; et, dans les eaux qu’il fréquente, le Peistha est tenu pour maître des lieux.
Or, il arriva qu’un jour saint Molua, qui parcourait souvent l’Irlande dans sa mission de fonder des églises, visita l’antique Drumisneachta, aujourd’hui Drumsna, dans le comté de Monaghan. Dans un lac voisin, il aperçut deux garçons qui nageaient. Mais voici que, s’avançant vers eux, avec un front aussi large qu’une barque de bonne taille, apparut le monstre du lac, comme s’il allait les dévorer.
Ne voulant pas effrayer les enfants, le saint leur cria :
— Nagez, mes garçons, aussi vite que vous le pourrez vers moi : je récompenserai celui qui arrivera le premier, et ainsi je saurai qui nage le plus vite !
Les deux enfants se mirent à nager de toutes leurs forces vers lui et atteignirent bientôt la rive. À peine avaient-ils posé pied à terre que Molua leur tendit la main.
Saufs, ils se retournèrent vers le lac — et furent saisis d’épouvante en voyant le monstre, qui avait presque gagné sur eux. Alors le saint, levant son bâton, frappa le Peistha sur la poitrine : la bête poussa un rugissement terrible. Dans l’excitation et la frayeur, l’un des garçons mourut sur-le-champ.
Mais l’homme saint pria pour lui, et l’enfant revint ensuite à la vie. Puis Molua prononça une malédiction contre la Water Sherrie (la créature des eaux), lui ordonnant de retourner dans le lac et d’y demeurer sous la surface.
Dès lors, elle fut condamnée à ne plus jamais faire de mal à homme ni à bête, jusqu’au Jour du Jugement.