Un vaste répertoire du folklore irlandais est le Dinnsheanchus, ouvrage qui prétend expliquer l’origine des noms donnés à divers lieux célèbres d’Irlande. Il conserve sans doute certaines des traditions les plus anciennes encore vivantes. Il affirme d’ordinaire que le compilateur ne trouvait jamais difficile de résoudre le mystère de ces dénominations locales. Sans citer d’autorités, il se lance dans une légende romanesque — généralement située au temps des païens — et, l’imagination ayant libre cours, on est censé croire aveuglément au récit.
Il existe une bonne copie du Dinnsheanchus dans le Livre de Ballymote, manuscrit bien connu conservé à la Royal Irish Academy. Précisons que la rivière Delvin actuelle, qui prend sa source dans le Meath et se jette dans la mer d’Irlande à Gormanstown, au nord de Balbriggan (comté de Dublin), s’appelait autrefois en irlandais Inbher Ailbine. Voici, selon le topographe, comment elle reçut ce nom.
Il y a de longs siècles, dans cette région vivait un prince nommé Ruadh Mac Righduinn, fils du roi des Fir-Muiridh, ou « peuple de Muiredh », une plaine de Bregia (c’est-à-dire du Meath). Il rassembla des équipages pour quatre currachs (embarcation en osier et peaux) afin de traverser la mer et visiter son frère de lait, fils du roi de Lochlann (ou d’Écosse, selon les versions).
Mais lorsqu’ils eurent atteint le milieu de la mer, les marins ne purent plus avancer dans aucune direction : les currachs restaient immobiles, comme retenus par une ancre. Ruadh fit alors le tour de l’embarcation sur laquelle il se trouvait, pour découvrir la cause de cet arrêt. Il sauta par-dessus bord et plongea sous la marée.
Là, il vit neuf femmes, les plus belles de la race des Néréides. Elles étaient assises dans trois canots, chaque barque portant trois de ces beautés. Elles emmenèrent Ruadh avec elles, et, pendant un temps, il fut perdu pour ses compagnons. Ces sirènes possédaient sous les vagues un territoire enchanteur, riche en délices de toutes sortes.
Le prince y demeura neuf nuits : une nuit avec chacune des Naïades, dans leur pays sous-marin. L’une de ces nymphes de la mer devint enceinte de lui. Après ce délai, on lui permit de partir ; mais il promit de leur rendre visite à son retour, s’il le pouvait.
Ruadh se rendit alors chez son frère de lait et demeura auprès de lui sept ans. Puis il revint — mais ne tint pas sa promesse. Sans désir de vivre sous la mer, il rentra sur le territoire de Muiridh.
Les neuf femmes partirent alors à sa recherche, emmenant avec elles le fils né pendant son absence. Elles voulaient se venger du père ; mais elles ne le rencontrèrent pas, et l’accès du prince leur fut refusé dans son palais. Piquée de rage et de désespoir, la mère tua alors son propre fils — et celui de Ruadh. Puis elle jeta sa tête sur le rivage. La terreur s’empara de tous, et l’on s’écria, comme d’une seule voix :
« Is oilb bine ! » — « C’est un crime affreux ! »
De là serait venu le nom Inbher Oillbine, la rivière d’Oillbine.
Un vieux poème irlandais de vingt-quatre strophes a été composé, qui rapporte l’essentiel de cette légende. Le nom de Moymurthy, manoir et chapellerie dans la paroisse de Moorchurch, près de Gormanstown, a conservé jusqu’à une époque avancée du XVIIᵉ siècle le souvenir traditionnel du territoire de Muiridh.
