« Il y avait, via dell’Anguillara, un palais appartenant à un vieux gentilhomme très riche. Il possédait deux grands domaines à la campagne : l’un nommé Castello di Due Torri (le Château des Deux Tours), l’autre Castello dell’Uovo (le Château de l’Œuf). Il avait aussi une maison via Baldracca, où logeait son intendant, nommé Ugolo. À cet homme, en qui il avait la plus entière confiance, le vieux seigneur confiait toutes ses affaires. Son unique enfant et héritier était un fils, Gherardo, qui méritait d’être favorisé par la fortune, tant il était noble d’esprit comme de naissance — honorable, viril, généreux.
Mais il advint qu’au Château des Deux Tours, malgré la meilleure gestion, tout allait de mal en pis : d’abord hanté par fantômes et sorcières, si bien que nul n’acceptait d’y vivre ; puis les champs, ravagés par les orages, voyaient chaque récolte détruite par la grêle. On eût dit que le diable avait choisi ce domaine pour le ruiner : alors que les autres échappaient, celui-là seul était frappé.
Le seigneur citait ce proverbe : Che il grano quando è nei campi, è di Dio e dei santi — Quand le blé est aux champs, Dieu et les saints s’en occupent ; mais, pour moi, on dirait que Satan seul a charge des miens. Eh bien, je dois vendre ce domaine à n’importe quel prix, puisqu’il ne m’apporte que des dettes. » Et Ugolo le vendit, à vil prix.
Même chose pour le Castel dell’Uovo ; et le seigneur mourant soudain, Gherardo découvrit qu’il ne lui restait que le palazzo de la via Anguillara. Il y vécut, louant les chambres pour subsister.
Parmi ses locataires se trouvait une veuve d’environ trente-cinq ans, très belle et distinguée, avec une charmante fille. Gherardo se lia étroitement avec elles — compatissant à leur sort, car, comme lui, pauvres et tenues de sauver les apparences, tout en étant de sang et d’éducation délicats. Si bien qu’il leur remit le loyer, et, à la fin, ils formèrent presque une seule famille, la signora étant pour Gherardo comme amie et mère.
Mais ce bonheur fut vite troublé ; car, dit le proverbe :
« Non gridar pesci fritti / Prima d’esser presi ;
Non mi dir oliva, / Prima che mi vedi colta. »
Ne crie pas “poisson frit” avant de l’avoir pêché ;
Ne me dis pas “olive” avant de m’avoir vue cueillie.
Ainsi en alla-t-il pour Gherardo. Bientôt, son palais se trouva infesté d’ombres devenant fantômes, de bruits malins devenant horribles, de mauvaises odeurs empoisonnant les pièces, de chuchotements se muant en rire affreux, et, pour finir, apparitions : lutins, morts en linceul, moines blancs, noirs, gris, nonnes aux yeux de feu pâle, et hurlements à minuit — si bien que tous les locataires s’en allèrent, et Gherardo se retrouva cruellement pauvre.
Alors l’un, puis deux, puis d’autres, vinrent dire qu’on chuchotait que la signora, dont il était si proche, n’était autre qu’une sorcière ruinant sa maison et lui-même. Cela lui parut si ridicule qu’au souper, le soir, il lui répéta tout ce qu’il avait entendu. À sa stupeur, elle répondit :
— « Tout est vrai, Gherardo : je suis douée pour la sorcellerie, et je suis venue ici pour ruiner cette maison, comme j’ai ruiné les deux domaines de ton père. Mais il y a mystère là-dedans.
Écoute avec patience, je te dirai tout. Demain, le signore Ugolo, longtemps l’intendant de ton père — et le tien à présent — t’invitera à souper via Baldracca, dans ta maison où il demeure. Là, il t’offrira mille scudi pour ce palais ; quoi qu’il en soit, accepte. Moi j’y serai, avec ma fille, pour te servir à table. Acquiesce à tout, montre-toi complaisant ; mais, quoi qu’il arrive, ne quitte pas la maison, ne dis mot avant d’avoir tout entendu de ma bouche. »
Gherardo avait en la signora une telle confiance qu’il alla le lendemain au souper, sans autre débat.
Ugolo se montra accueillant et aimable ; et, comme la dame l’avait prédit, il offrit mille écus pour le palazzo. Gherardo accepta ; l’intendant s’écria :
— « Arrosons la traite ! J’ai à la cave du meilleur vin de Toscane. Toppo ! Signora Beatrice, apportez un grand fiasque. En attendant, cher seigneur, passons dans la pièce voisine : je vous paierai et vous donnerai reçu. Je vous ai bien payé deux fois la valeur de ce vieux château hanté, mais je vous ai longtemps servi — je suis votre ami. »
Mais Gherardo pensa : Frase — paroles ! « Voilà que ce coquin vérifie le dicton :
« Fammi fattore un anno, / Se sarà coglione sarà mio danno. »
Confie-moi ton bien pour un an ; au bout d’un an, il sera mien.
Ils revinrent dans la salle : deux grandes coupes pleines de vin les attendaient.
— « Buvons ! » dit gaiement Ugolo, et il vida sa coupe.
Gherardo ne but pas — un effroi le saisit, comme si quelque chose d’épouvantable allait se produire — et, soudain, il vit Ugolo devenir livide, tout en hurlant :
— « Je suis malade — je meurs — je meurs empoisonné ! »
— « Oui, tu meurs, s’écria la signora Beatrice, et le diable a enfin le sien ! Non content d’avoir volé Gherardo, tu voulais encore l'empoisonner pour le frauder du minable prix de sa dernière maison. Sache, infâme que je hais depuis des années et que j’ai servi comme esclave mal payée, que c’est moi qui t’ai empoisonné ; et sache aussi que Gherardo héritera de chaque quattrino de tes rapines. Meurs, à présent ! »
À ces mots, il rendit le dernier soupir. La signora poussa un grand souffle — non de chagrin, mais de soulagement — et dit :
— « Dieu merci s’il est allé au diable — si le diable veut de si piètre canaille ! Va’ e fatti rendere i quattrini in inferno, signore Ugolo ! — débarrassés des ordures : on t’enterrera tantôt. Et maintenant, mon enfant, écoute !
— J’ai tué cet homme, ton ancien intendant, sans remords, car c’était un impitoyable scélérat. Ton père le comblait, l’honorait en ami, l’accablait de faveurs et fondait sur lui ses espérances. Il paya cela en ruinant son bienfaiteur — qu’il empoisonna enfin. Cela, je ne pus l’empêcher.
— Il alla voir une sorcière : “Je te paierai bien si tu peux faire hanter le Château des Deux Tours et ses terres, et faire perdre les récoltes.” La sorcière sut que cela dépassait sa force, et me confia l’affaire.
— À toi, cher Gherardo, me liait plus d’un lien : ta mère était de race de fées, alliée à moi. Si je n’avais pas entrepris de ruiner les biens de ton père, une autre l’aurait fait. Oui, j’ai gâté tes biens ; mais j’ai poussé l’intendant à les acheter, et à y mettre toutes ses épargnes, qui étaient grandes.
— Puis il fallut qu’Ugolo me signât un jour un reçu de cent écus pour quelque œuvre noire accomplie. Je préparai deux écrits, identiques en apparence : l’un était ce reçu, l’autre un testament par lequel il te lègue tout son bien, avouant t’avoir dépouillé et voulant te rendre justice. Je l’enivrai d’un breuvage qui lui ôta moitié de sens ; je n’eus aucune peine à lui faire signer le testament. Le voici. Prends-le.
— Ce soir, il voulait te tuer au poison ; mais il a bu lui-même le vin empoisonné. Maintenant tu sais tout.
— Attends ! Descendons à la cave : je te montrerai la preuve ultime de son infamie. »
Ils y allèrent ; elle lui montra, dans le mur, une niche funéraire, avec une dalle prête à la sceller.
— « Voilà ce qui devait être ta tombe. Elle servira pour Ugolo. »
Gherardo et Beatrice ensevelirent l’intendant.
Ainsi Ugolo mourut, et Gherardo hérita de ses richesses. Peu après, il épousa la fille de Beatrice, et tous vécurent heureux ensemble.
Mais on dit qu’aujourd’hui encore, le fantôme d’Ugolo hante l’ancienne maison de la via Baldracca.
« Quand les araignées tendent leurs toiles pour les mouches,
Qu’elles prennent garde que les guêpes ne s’y prennent. »