Celui dont je vais parler était un ermite, qui avait sa demeure dans une région désolée du centre de l’Angleterre. Ce pays de marais et de tourbières était vraiment ce « lugubre marécage », où des ruisseaux noirs serpentaient, suintant en eaux stagnantes autour des racines des aulnes et des saules. Les roseaux et les laîches y poussaient au milieu de la tourbe flottante — tout ce qui restait des immenses forêts de chênes, de noisetiers et d’ifs, qui s’étaient peu à peu enfoncées sous la mer, à mesure que les années passaient. Des arbres arrachés par les crues et les tempêtes barraient les eaux et les refoulaient sur la terre. La nuit, des feux follets luisaient çà et là, avertissements superflus, car aucun voyageur ne posait le pied dans ce pays de boue et de bourbier, où même le ciel semblait moins bleu que sous des climats plus cléments.
Et pourtant, c’est dans ces marais que vint Guthlac, moine du monastère de Repton, ayant reçu la permission de chercher ce désert que son âme désirait. Il demanda à un homme nommé Tatwin, qui vivait au bord des terres marécageuses, s’il connaissait, dans cette tourbière, un endroit qui pourrait lui servir de demeure. Tatwin lui répondit qu’il existait bien une île ; mais, tant elle était solitaire, aucun homme n’osait y vivre. « On raconte des choses étranges, dit Tatwin, au sujet de ce lieu. Des démons tourmentent ceux qui s’y installent, et, par leurs hurlements, changent la nuit sinistre en épouvante. » — « Je ne crains aucun démon, répondit Guthlac ; montre-moi donc le chemin. » Ils ramèrent alors à travers les marais jusqu’à l’île appelée Crowland ou Croyland, connue de bien peu, sinon de Tatwin. Ce fut le jour de la fête de saint Barthélemy que Guthlac vit pour la première fois le lieu où il devait demeurer toute sa vie.
Or, une fois établi là, il fut, la nuit, tourmenté par d’étranges bruits : des hommes aux yeux farouches, velus, avec des dents pareilles à des défenses de cheval, des jambes torses et des pieds difformes, venaient à lui. Ils l’agrippaient, le tiraient hors de sa hutte, l’entraînaient vers le marais, où ils le laissaient s’enfoncer dans les eaux sombres ; ou bien ils le traînaient dans les roseaux et les épines jusqu’à lui déchirer le corps et le faire saigner ; ou encore ils le portaient sur de grandes ailes à travers les froides régions de l’air, jusqu’à ce qu’il retombât, tremblant et grelottant, tant le froid l’avait saisi. Tels étaient les démons dont Tatwin avait parlé ; pourtant certains pensent qu’il n’y avait là rien de maléfique, mais seulement les cris du loup d’eau et les gémissements du vent dans les aulnes — que ceux que la fièvre des marais avait terrassés prenaient pour des hurlements de démons. Et peut-être aussi la brûlure et les frissons d’un accès de fièvre firent-ils imaginer à Guthlac qu’on le traînait dans les ronces ou qu’on l’emportait dans l’air glacé. Quoi qu’il en soit, il persévéra et continua d’habiter ce pays.
Alors les oiseaux sauvages des marais vinrent à lui, et il les nourrissait. On raconte que les corbeaux le taquinaient, car ils venaient voler ce que les hommes apportaient parfois à Guthlac — ces hommes qui venaient auprès de lui chercher l’enseignement qu’il donnait toujours volontiers.
À travers les marais arrivaient les corbeaux, le cou rentré, les pattes repliées ; ils planaient haut dans le ciel, calmes et sûrs d’eux, puis, soudain, ils fondaient, piquant vers Guthlac et ses visiteurs.
« Cawruk ! cawruk ! » criaient-ils, et s’enfuyaient avec quelque butin. Mais Guthlac leur disait que ce n’était pas une bonne action ; et les corbeaux l’écoutaient, perchés sur les branches d’aulne. On aurait dit qu’ils comprenaient le saint, car, après avoir comme délibéré entre eux, ils redescendaient avec ce qu’ils avaient pris et le rendaient à Guthlac. Alors Guthlac louait les corbeaux ; et les corbeaux inclinaient la tête et battaient des ailes, comme pour lui faire révérence.
Un jour, un saint homme nommé Wilfred vint visiter Guthlac. Ils étaient assis à parler sur cette île, au milieu du lugubre marécage, quand les corbeaux arrivèrent, selon leur habitude, en criant : « Cawruk ! » Wilfred jugea que ces cris annonçaient quelque malheur, mais Guthlac lui dit que non. « Le corbeau ne fait que parler selon sa nature, dit-il, et ne veut de mal à personne. Le bon Dieu leur a donné ces voix rauques et les a revêtus de plumes sombres. Béni soit son saint Nom, lui qui nous a donné des yeux pour voir et de l’intelligence pour percevoir la beauté des ailes de ce corbeau, lorsque le soleil les éclaire. » Et une autre fois, deux hirondelles vinrent à Guthlac et se posèrent sur ses épaules. Elles élevèrent la voix, chantant avec joie. Alors Wilfred, qui se trouvait de nouveau là, dit :
« Je m’étonne de ces oiseaux. Dis-moi pourquoi les oiseaux sauvages viennent ainsi se poser sur toi, si docilement ? »
Guthlac lui répondit :
« N’as-tu pas appris, frère Wilfred, dans la Sainte Écriture, qu’auprès de celui qui mène sa vie selon la volonté de Dieu, les bêtes sauvages et les oiseaux sauvages deviennent doux ? »
Ainsi vécut Guthlac dans les marais. Après sa mort, des moines vinrent sur l’île où il avait demeuré ; ils enfoncèrent de grands pieux profondément dans la tourbière et bâtirent la grande abbaye de Croyland — cette abbaye qui devint un refuge pour tous ceux qui étaient dans la désolation et l’oppression. Rendons donc grâce à Dieu, qui donna à Guthlac la grâce de persévérer, et apprenons, nous aussi, à ne pas nous détourner facilement du bien. Car si l’ermite Guthlac avait abandonné ce lieu où il voulait mener une vie sainte, au service de Dieu dans la prière, par crainte de la nuit ou à cause de la fièvre des marais, l’abbaye de Croyland n’aurait pas été bâtie.
