« Une fois, il y avait un Blanc qui avait eu vent d’un gros dépôt de dollars mexicains enterrés quelque part en aval de Roma. Il croyait connaître l’endroit exact, et il était tellement sûr de lui qu’il avait amené des mules et des scrapers pour enlever la terre. Il creusait là un vrai bassin pour atteindre cet argent lorsqu’un Mexicain du pays, que j’ai connu toute ma vie, passa par là.
Ce Mexicain, arrivé près de l’excavation, s’arrêta un moment sous un mesquite pour souffler un peu. Et là, il aperçut une houe posée au sol, à moitié recouverte de terre. Il se baissa pour la ramasser, et c’est alors qu’il vit toute une maleta pleine de pièces. Une maleta, tu sais, c’est une sorte de sac en cuir. Celle-là était vieille et pourrie ; quand il la retourna avec la houe, elle se rompit et les pièces d’or roulèrent dans la poussière.
Aussitôt, le Mexicain alla trouver le Blanc, qui commandait les attelages, et lui demanda ce qu’il faisait. Le Blanc lui répondit qu’il était en train de déterrer un trésor.
— Eh bien, dit le Mexicain, vous creusez là où ça ne sert à rien. L’argent n’est pas là ; il est ici. Si vous voulez le voir, venez avec moi et je vous le montrerai.
Le Blanc se mit à rire, comme s’il ne croyait pas un mot de ce qu’on lui racontait, mais il le suivit tout de même. Une fois arrivés près du mesquite, il n’y avait plus d’argent en vue. À la place, il y avait un trou au pied de l’arbre, un peu comme un terrier de blaireau, et des bourdons entraient et sortaient en faisant un vacarme terrible ; la terre était pleine de gros insectes, peut-être des scarabées bousiers, qui bourdonnaient, grésillaient et s’agitaient de façon inquiétante.
— Hein, c’est ça que vous appelez de l’argent ? dit le Blanc en écrasant les insectes du pied. Ils vont finir par emporter tout l’or à force de le rouler.
— C’est vrai, répondit le Mexicain. Il y avait bien ici des dollars d’or, et aussi d’argent. Mais il n’y en a plus maintenant, je le reconnais, parce qu’ils n’étaient manifestement pas destinés à vous. Ce n’est pas un Blanc qui a enterré cet argent, et ce n’est pas pour un Blanc qu’il a été caché. Vous pourrez creuser autant que vous voudrez, n’importe où maintenant, vous ne trouverez rien.
Et de fait, le Blanc continua à creuser, et il ne trouva rien du tout. Un jour, j’ai demandé au Mexicain pourquoi il n’était pas revenu prendre cet argent.
— Je n’en voulais pas, répondit-il. Ce n’est pas moi qui l’avais mis en terre. Il n’était pas plus à moi qu’à ce Blanc.
Pourtant, quelques jours après avoir vu le trésor, il revint gratter un peu la terre et ramassa un vieux dollar mexicain carré. Il l’apporta à Roma, acheta de la farine, du café et des bonbons, et en donna une partie à ma femme. Elle vivait là-bas, elle connaissait bien cet homme, et elle m’a raconté bien des fois comment elle avait mangé des bonbons achetés avec ce vieux dollar mexicain carré. Moi, j’ai toujours pensé que cet argent lui était destiné ; mais tu sais comme sont certaines gens, et je ne peux pas lui reprocher de ne pas avoir touché à ce qui ne lui appartenait pas. Si un argent enterré comme celui-là est destiné à un être humain, il lui viendra naturellement, tout simplement. S’il ne lui est pas destiné, il ne l’obtiendra jamais, qu’il cherche tant qu’il voudra. Et même s’il le trouvait sans qu’il lui soit destiné, ce serait une malédiction. Moi, j’en aurais peur. »
